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Chahdortt Djavann – Les putes voilées n’iront jamais au Paradis

Chahdortt Djavann a grandit en Iran, s’en est enfuit, est passée par la Turquie avant d’arriver en France où elle vit depuis vingt ans. Auteur d’essais engagés et de romans percutants, elle écrit les choses comme elles sont et elle les écrit bien.
Les putes voilées n’iront jamais au Paradis est un subtil mélange de réalité et de fiction qui secoue. À travers un titre provocateur, de courts chapitres lapidaires puis réhabilitateurs, une écriture crue et tranchante, Chahdortt Djavann nous livre un roman saisissant, audacieux et nécessaire.

« Femme, dès qu’on vous remarque, pour quelque raison que ce soit, vous êtes forcément une pute. Une femme vertueuse est une femme invisible. »

À Mashhad, des corps de femmes, étranglées avec leur tchador, ont été retrouvés. Des corps de prostituées, des corps anonymes que personne ne réclame, que personne n’a envie de reconnaître ni de défendre, mais qui alimentent les conversations. « La prostitution fascine, intrigue. Hommes et femmes. (…) C’est le seul métier sur lequel tout le monde a un avis. »

Dans d’autres villes d’Iran, des femmes ont été fouettées, pendues, lapidées pour s’être prostitué.

C’est de ces femmes que Chahdortt Djavann veut nous parler.

« Je vais nommer ces prostituées, assassinées dans l’anonymat, leur donner la parole (…). Je vais me glisser dans leur peau, dans leur tête, m’identifier à elles : vivantes, mutines, insolentes, séduisantes, fantasques, sensuelles, provocantes, surprenantes. Foutrement irrespectueuses. Politiquement incorrectes. Iconoclastes. Courageuses. Héroïnes au destin tragique. (….) Des écorchées vives d’une société hypocrite, corrompue, et surtout criminelle jusque dans sa pudibonderie. Une société qui réprime, étouffe, pend, lapide, torture, assassine sous le voile. Je ne chercherai à les décrire ni comme des anges, ni comme des putains, ni comme de pures victimes. Mais comme des femmes. »

Dans ce livre, c’est autant l’essayiste que la romancière qui libère la parole de celles qui concentrent toute la haine de la société qui les a engendré. Alors que leur seul statut de femme fait déjà d’elles des êtres répréhensibles, la vie qu’elles mènent, que ce soit par choix ou sous la contrainte, fait d’elles des êtres sans valeur. Les faits sont réels, glauques, glaçants, révoltants. Les personnages sont fictifs, vivants, rebelles, amers, érotiques, brisés.

Le fatalisme des premiers chapitres, où les jugements sans concession et l’anonymat des corps condamnent irrémédiablement ces femmes, laisse ainsi place à une mosaïque de témoignages vibrants et de parcours chaotiques. Dans ces récits d’une authenticité déconcertante, les voix qui s’élèvent sont fortes ou fragiles, désinvoltes ou cyniques, teintées de désillusion comme de défi, de désir comme de frustration. On est forcément touché par ces esprits torturés qui revendiquent le droit de prendre leur propre destin en main, d’exister indépendamment de l’autorité masculine, de jouir librement.

Parallèlement à ces voix sortis de l’ombre, Chahdortt Djavann nous raconte le destin de Zahra et Soudabeh. Deux gamines doublement condamnables, pour être née fille d’une part et pour leur beauté d’autre part. Une malédiction.

Quelque soit leur milieu, elles n’ont pas le temps de devenir des femmes qu’elles sont déjà mariées, mères, putes et, dans tous les cas, soumises à l’autorité d’un homme – père, mari ou mac. Si elles ne vivent pas dans l’ombre de l’un d’eux, elles sont forcément suspectes et donc traquées. Parce que « Naître fille dans ce pays est un crime en soi. »

« On est bonne à être mariée, donc forniquée, dès neuf ans, pendue ou lapidée dès douze ans, mais à vingt ans on ne dispose pas de son cul. Femme, vous ne disposez jamais de votre corps ni de votre vie dans ce pays. La loi vous l’interdit. »

Pour certaines, la prostitution est une forme d’insoumission, un travail comme un autres, pour d’autres, une situation qui s’est imposée malgré elle, la suite logique d’un ou plusieurs viols parfois. Certaines se sont fait une raison, d’autres pas. Certaines assument, d’autres pas. C’est aussi un moyen de survivre, bon gré malgré, dans un monde d’homme, fait et pensé pour eux, par eux. Les prostitués alimentent leur désir comme leur mépris et nombreux sont ceux qui les fréquentent, qu’ils soient riches, pauvres, chômeurs, patrons, mollahs, criminels ou pas.

« C’est drôle que, dans ce monde de putes où la corruption, le crime et la prostitution de tout genre gangrènent les sociétés, on s’en prenne à nous, ça en dit long sur la répression de notre époque. Ce n’est pas pour rien que, dès que les extrémistes islamiques s’emparent du pouvoir, ils s’en prennent tout de suite au plaisir en général, et au plaisir sexuel en particulier. (…) Pour eux, la sexualité des femmes est diabolique. Ils ne supportent pas l’idée que leur mère ait écarté les jambes pour les fabriquer. Remarquez, elles auraient mieux fait de s’abstenir. »

Chahdortt Djavann dénonce avec conviction l’hypocrisie des lois iraniennes, le despotisme du régime islamiste mais avant tout le désir haineux que peuvent avoir les hommes par rapport aux femmes. Car si « c’est la religion qui inculque la haine du corps, du plaisir sexuel, l’idée du péché. », ce sont des hommes qui érigent et font appliquer la morale religieuse. En mettant ainsi en exergue le désir féminin, souvent tu et refoulé, l’auteur s’élève contre la diabolisation du corps des femmes et de leur sexualité.

« Voilà à quoi peut ressembler la prostitution dans une des villes les plus religieuses et traditionnelles d’Iran. Ces femmes en tchador doivent être totalement invisibles – comme il se doit – et provocantes : ne pas se faire remarquer par les agents de la morale islamique et attirer les éventuels clients. Tâche ardue et contradictoire. Elles portent le hijab le plus sévère et parviennent à se prostituer sans montrer la plus infime parcelle de leur corps. Du grand art ! »

Les mots de Chahdortt Djavann nous atteignent en plein visage, sans voile ni tabous. Elle écrit noir sur blanc la violence, le sexe, le désir, la misère, le viol, les meurtres. Sous sa plume, les mots sont des armes d’autant plus puissantes, qu’elle vise juste. Avec Les putes voilées n’iront jamais au Paradis, elle se montre encore une fois percutante, intransigeante et talentueuse dans son engagement, dans les idées qu’elle défend la tête haute et le regard franc.

« (…) le mot prostitué conviendrait à beaucoup de « gens bien », à ceux et celles qui vendent leurs valeurs, leurs principes, à ceux et celles, « respectables », qui couchent utile, qui collaborent, qui trichent. Sont prostitués les arrivistes, les carriéristes – on les appelle à tort les ambitieux -, ceux et celles qui occupent des postes pour lesquels ils ne sont pas qualifiés. Sont prostitués ceux et celles qui sont corrompus… La corruption est partout. »

« Quand les lois sont criminelles, c’est un honneur d’être rebelle et hors la loi ».

à voir : Chahdortt Djavann dans La grande librairie sur France 5

Les putes voilées n'iront jamais au Paradis - Chahdortt Djavann - Copie


éd. Grasset, 2016

205 pages

Pauline

À propos Pauline

Chroniqueuse

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