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Edward Abbey – Désert solitaire

« Seul dans le silence, je comprends, un instant, l’effroi que beaucoup éprouvent en présence du désert primordial, la peur inconsciente qui les pousse à domestiquer, altérer ou détruire ce qu’ils ne peuvent pas comprendre, à réduire le sauvage et le préhumain à des dimensions humaines. Tout plutôt que d’affronter directement le préhumain, l’autre monde qui n’effraie pas par le danger ni l’hostilité, mais par quelque chose de pire ; son implacable indifférence. »

Entre récit d’aventure et essai sur la nécessaire préservation de la nature face au progrès, Désert solitaire d’Edward Abbey est un plaidoyer plus que convainquant en faveur du monde sauvage.

« Si l’homme industriel continue à proliférer et à étendre son champ d’action, il réussira ce qui semble être dans ses intentions : s’interdire l’accès au naturel et s’isoler dans une prison synthétique qu’il aura lui-même bâtie. Il fera de lui-même un exilé de la terre et connaîtra alors, enfin, s’il est encore capable d’éprouver quoi que ce soit, la souffrance et l’agonie de la privation finale. »

E. Abbey n’est pas contre la civilisation; elle-même participe à la survie et à l’évolution de l’espèce humaine. Mais cette dernière n’est pas la seule espèce vivante à préserver : coyotes, scorpions, crotales, cactus, genévriers, le sont aussi. D’autant que pour perdurer, pour se développer, toute civilisation a besoin d’un espace vital. Les Hommes ont peut-être autant besoin des villes que des vallées du Grand Canyon, mais les vastes terres rouges et arides, les forêts et les rivières restent primordiales face aux routes goudronnées et aux distributeurs de coca. Il faut arriver à allier les deux, ne pas laisser le progrès prendre le pas sur la nature. Ce serait autodestructeur.

« On peut être un amoureux et un défenseur du monde sauvage sans être, de sa vie, jamais sorti des limites de l’asphaltes, des lignes de haute tension et des surfaces à angles droits. Nous avons besoin du monde sauvage, même si nous n’y mettons jamais les pieds. Nous avons besoin d’un refuge, même si nous n’avons pas besoin de nous y rendre. (…) La possibilité de nous évader nous est, à coup sûr, aussi nécessaire que l’espoir; sans elle, la vie dans les villes acculerait tous les hommes au crime, à la drogue ou à la psychanalyse. »

Si Abbey nous avait dit préférer la compagnie des animaux à celle des êtres humains, cela n’aurait rien eu d’étonnant. Leur comportement aussi égoïste soit-il a le mérite de n’être pas hypocrite. Il les observe, tente de les comprendre, laisse en paix ceux qui n’ont rien de dangereux et se méfie de ceux qui pourraient l’attaquer. À juste raison. L’Homme a autant de crainte à avoir de l’animal que l’animal de l’Homme. Dans les deux camps se trouvent des espèces agressives et d’autres inoffensives.

On pourrait l’accuser d’être misanthrope et anti civilisation, mais il s’en défend : « Comment pourrais-je être contre la civilisation quand tout ce que je défends et vénère le plus spontanément – y compris le monde sauvage – est contenu dans ce terme ? ». Il n’est pas « opposé au genre humain mais seulement (…) à l’anthropocentrisme (…), pas opposé à la science (…) mais au mauvais usage que l’on en fait (…). »

Dans ce récit, Edward Abbey ne fait pas que dénoncer une industrialisation massive aussi incontournable que regrettable, il nous sert aussi de guide pour survivre au beau milieu de ce désert de sable et de pierres perdu dans un coin de l’Utah. À ses côtés on apprend à reconnaître les sources d’eau fiables ou empoisonnées, à observer la nature, à éviter le piège des sables mouvants ou tout au moins à s’en sortir, à affronter les tempêtes, à se préserver de la déshydratation, à apprécier la chaleur autant que l’ombre des pins, l’air sec autant qu’une gorgée d’eau puisée à la source.

Désert solitaire est avant tout une ode au désert. Un livre-mémoire, comme le dit l’auteur lui-même, sur un monde sauvage qui régresse au dépend du progrès technique et de l’industrie touristique. Un récit captivant qui se dévore et où l’on s’aventure dans les profondeurs de la nature au fil des réflexions existentielles, environnementales et poétiques d’Edward Abbey.

« Le désert ne dit rien. Entièrement passif, agi mais n’agissant jamais, le désert est là comme le squelette nu de l’Être, frugal, raréfié, austère, absolument bon à rien, invitation non pas à l’amour, mais à la contemplation. Sa simplicité et son ordre évoquent le classicisme; mais le désert est un domaine au-delà de l’humain et la vision classique considère que n’est significatif, ou même réel, que ce qui est humain.
En dépit de sa clarté et de sa simplicité, le désert est, paradoxalement, voilé de mystère. Immobile et silencieux, il évoque en nous la trace insaisissable de quelque chose d’inconnu, d’inconnaissable, sur le point d’être révélé. Comme le désert n’agit pas, il semble attendre – mais attendre quoi ? »

éd. Payot, réed. 2006 (V.O 1968 – 1re trad. 1992, éd. Hoebeke, dernière trad. 2010, éd. Gallmeister)
395 pages
traduit de l’anglais (États-Unis) par Adrien Le Bihan

Pauline

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Chroniqueuse

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