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Frida Kahlo- Lettres 1922-1954

Frieda, Friducha, Chicua, « Ta petite ancienne Magicienne », « ta pote Frida »… Autant de signatures achevant les lettres écrites entre 1922 et 1954 par la célèbre peintre mexicaine Frida Kahlo regroupées dans ce recueil, autant de petits noms affectifs pour ces correspondances épistolaires qui soulèvent un peu plus le voile sur la vie incroyablement riche aussi bien en souffrances qu’en joies de cette figure incontournable de l’Art Moderne.
Sa vie et son parcours personnel et professionnel sont connus du monde entier, marqués par ses engagements politiques et sentimentaux mais aussi par l’accident de bus terrible qui lui brisa la colonne en 1925 et qui lui laissera des séquelles et des problèmes de santé indélébiles. Des ouvrages sur Frida Kahlo, il y en a eu des tonnes, des fictifs et des plus fidèles, des anciens et des très récents (comme l’ouvrage de Sébastien Perez et Benjamin Lacombe) mais tous témoignent de l’impact qu’elle a laissé sur le monde.

Femme de caractère, de passion, de vie et de mort, femme fidèle en amitié même si parfois elle délaisse un peu trop sa plume, elle se confie sans honte, avec la même franchise que celle qu’elle déverse dans ses peintures.
A travers ses lettres, on peut suivre le cours de sa vie et croiser le beau monde qui l’a jalonnée: des artistes peintres, de mécènes, des médecins, des gens d’ici et d’ailleurs qui lui seront fidèles ou bien trahiront son amitié.
« Il est une chose qui ne figure dans aucun code, je veux parler de la conscience culturelle des peuples, qui ne permet pas que l’on construise des appartements dans la chapelle Sixtine de Michel-Ange. » (A propos d’une peinture murale de Diego Rivera qui déclencha la colère de l’archevêque de Mexico et qui fut cachée derrière des planches de bois.)

 

Les deux Frida, 1939 et Le Cerf blessé, 1946

Les principales thématiques qu’elle abordera aussi bien dans sa peinture qu’au long de ses écritures seront sa santé capricieuse et ses amours, dont celui inconditionnel pour Diego Rivera, artiste de renom avec qui elle se mariera deux fois et qui fera la pluie et le beau temps dans son coeur. Malgré ses batifolages avec ses assistantes et même son adultère avec la propre soeur de Frida Kahlo, elle restera sa première alliée contre vents et marées et rédigera un portrait de son éternel amour pour le catalogue de l’exposition Diego Rivera, cinquante ans de labeur artistique:
« Du fait de cette conception parfaitement claire de la réalité, Diego est rebelle et, parce qu’il connaît merveilleusement la dialectique matérialiste de la vie, Diego est révolutionnaire. De ce triangle, sur lequel sont bâties les autres modalités de Diego, il se détache une sorte d’atmosphère qui englobe le tout. Cette atmosphère mobile est l’amour, mais l’amour en tant que structure générale, en tant que mouvement constructeur de beauté. J’imagine le monde qu’il voudrait vivre comme une grande fête où chaque  être prendrait part, hommes et pierres, soleils et ombres, tous mettant à contribution leur beauté et leur pouvoir de création. Une fête de la forme, de la couleur, du mouvement, du son, de l’intelligence, de la connaissance, de l’émotion. »

 

Autoportrait en Tebuana ou Diego dans mes pensées  ou En pensant à Diego, 1949

Née à Coyoacan, elle voyagera notamment en France et aux Etats-Unis pour exposer, rencontrer des personnes influentes dans le milieu de l’Art Surréaliste , mouvement auquel on l’assimile bien que selon ses propres dires  dans une lettre au critique d’arts, journaliste et photographe Antonio Rodriguez
« (…) Certains critiques ont tenté de le classer parmi les surréalistes, mais je ne me considère pas comme telle (…) En fait, j’ignore si mes tableaux sont surréalistes ou pas, mais je sais qu’ils sont l’expression la plus franche de moi-même (…) Je déteste le surréalisme. Il m’apparait comme une manifestation décadente de l’art bourgeois. Une déviation de l’art véritable que les gens espèrent recevoir de l’artiste (…) J’aimerais que ma peinture et moi-même nous soyons dignes des gens auxquels j’appartiens et des idées qui me donnent de la force (…) J’aimerais que mon oeuvre contribue à la lutte pour la paix et la liberté… »

Mais il faut aussi préciser qu’en 1944 elle définissait le surréalisme comme étant « la surprise magique de trouver un lion dans un placard, là où on était sûr de trouver des chemises. », cette contradiction survenue dans ses propos peut appuyer sur le fort caractère indépendant de l’artiste mexicaine, qui voit la beauté dans les choses simples et qui n’aime pas lorsque cette belle simplicité devient le centre de tout les regards et de toutes les modalités bourgeoises.
Les bourgeois, Frida Kahlo ne peut pas se les sentir et saura faire le tri dans ses amitiés, préférant se mettre « dans la mouise » plutôt que vendre ses tripes au premier venu. On sent sa franchise, ses doutes et son éternelle incertitude sur elle-même et sur la valeur de ses oeuvres mais aussi son inébranlable fidélité aux personnes qu’elle a choisi dans son coeur.

Ces lettres sont un parfait complément à ses toiles, un média de plus qui lui a permis d’exorciser ses malheurs, un véritable exutoire où elle affronte la réalité de plein front sans jamais lâcher prise. Saturées de couleurs, de passions, d’états d’âmes et de poésies, ces lettres que Frida Kahlo écrira de ses 16 ans jusqu’à la fin de sa vie sont pleines d’émotions. Son organisme se fait ressentir dans ses mots comme dans sa peinture et témoigne de la souffrance physique qui lui apporta sa force mentale à toute épreuve.
« Comme les cactus de sa terre, il grandit, fort et prodigieux, dans le sable comme sur la pierre; il fleurit d’un rouge vif, d’un blanc transparent et d’un jaune solaire; il vit avec sa sève puissante dans un milieu féroce; il illumine, solitaire, tel un soleil vengeur sur le gris de la pierre; ses racines vivent même quand on l’arrache à la terre, dépassant l’angoisse de la solitude et de la tristesse et de toutes les faiblesses qui en ont fait ployer d’autres. Il se soulève avec une force surprenante, et comme nulle autre plante il fleurit et donc des fruits. » Alors que cette description qu’elle dresse est un portrait de Diego, cette définition du courage et de la persévérance l’a dépeint à la perfection: malgré les tourments médicaux, affectifs et même les méandres de l’alcool et des drogues, Frida Kahlo est devenue une survivante flamboyante et presque mystique, une force de la nature.

En les lisant, on a l’impression d’écouter une amie très chère, une personne que l’on aurait aimé connaitre et avoir à ses côtés. Figure féminine et féministe, artiste et intellectuelle, engagée et lunaire, elle était, est et restera une muse, une amie qui nous renforce et nous manque lorsque l’on referme le livre.
« Merci pour les deux ciels de tes yeux. Moi aussi je te cièle, je te garde dans ma vie, je te peux si tu as soif, j’accroche à ton coeur mon Diego pour que tu le protèges. Toujours. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Editions Points
452 pages
Caroline

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Caroline
Chroniqueuse

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