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Géraldine Jaujou – Écrivez pour vous!

Note de l’éditeur sur le livre et l’auteure ayant inspiré la réponse de Géraldine Jaujou:

Marcelle Sauvagot (1900-1934) est une écrivaine originaire des Ardennes. Professeur agrégée de littérature, atteinte de tuberculose, elle se lance dans l’écriture d’un essai à la suite d’une déception amoureuse. Ce commentaire qui  prendra par la suite le titre de « Laissez-moi » est une réflexion lucide et sensible sur les rapports hommes/ femmes et sur la dignité du sentiment amoureux féminin. Ce sera le seul et unique ouvrage de sa composition puisque Marcelle Sauvageot meurt un an plus tard en sanatorium à Davos (Suisse). Reconnu par ses pairs, cet ouvrage a depuis connu de nombreuses rééditions et été salué par la critique.

 

Ecrivez pour vous !

Ne lui écrivez pas à lui, n’écrivez pas pour lui, ni même encore à cause de lui… Ecrivez pour vous !
Sans doute avez-vous remarqué que je n’ai pas employé les formules d’usage. Pas de « chère Marcelle », pourtant vous m’êtes si chère désormais, si précieuse. Pas de « comment vous portez-vous ? » alors que je tremble d’apprendre une mauvaise nouvelle.
Non, rien de tout cela… car depuis que vous m’avez envoyé votre manuscrit, je ne dors plus, je ne rêve plus. Je suis plongée dans une étrange mélancolie que l’on me reproche, moi si efficace d’ordinaire dans les tâches du quotidien… vous m’avez conduit à un abîme de réflexions qui me font oublier le temps présent et les civilités d’usages. Qu’importe… Tout ceci a-t-il un sens maintenant que vous m’avez ouvert les yeux ?
Je ne sais à combien de personnes vous avez envoyé ce texte. Aura-t-il le même effet qu’il a eu sur moi ? Cela me plairait de le croire mais j’ai la faiblesse de penser qu’il m’a parlé parce que je l’attendais, en quelque sorte. Dois-je vous dire pourtant que je suis surprise que vous m’ayez choisi, moi la bourgeoise tranquille, la femme de médecin ? A peine nous sommes nous croisés chez de vagues connaissances. Vous m’avez parlé de mes grands yeux, je vous ai admiré pour votre façon particulière de parler de poésie. Savez-vous que je n’ai aucune compétence pour examiner le texte que vous m’avez envoyé ? Qu’il m’est impossible de vous reprendre sur le style ou les formules appropriées : je suis une ardente lectrice certes, mais l’écriture reste pour moi un domaine mystérieux et inaccessible. Jusqu’à cette lettre que je vous écris et pour laquelle je m’y suis repriseà cinq fois.
Même si j’osais une remarque, je ne pourrais rien trouver à redire à votre écriture, elle est limpide, les mots sont justes. Vos phrases s’enchaînent,une conversation intérieure que l’on ne pourrait interrompre. Un chant intime, pas seulement le vôtre, celui des femmes, le mien. Dans vos mots, j’ai reconnu mes pensées, celles qui s’envolent en fumée dès que j’essaie de les prononcer tout haut. Il est inouï que vous soyez arrivée à les saisir, ces mots, alors qu’ils s’évaporent, qu’ils se désagrègent lorsque nous essayons de les fixer ou de les introduire dans une conversation.
Et ce sont cela que vous adressez à cet homme, cet homme qui vous mérite si peu ? D’ailleurs existe-t-il, l’Homme qui vous mérite ? Celui qui pourrait naviguer à votre hauteur, parler avec votre âme et converser avec la même grâce que celle que vous déployez dans ces lignes ? Cet homme-là existe sans doute… Les hommes ne manquent pas de talent mais probablement n’auraient-ils pas votre humilité, ne seraient-ils pas capable de reconnaître qui vous êtes et surtout de vous considérer comme leur égal. Le génie n’enlève pas les préjugés ni les comportements de domination.Dans un premier temps, ce constat m’a rendu mélancolique; au moment où je vous écris cette lettre, cette tristesse s’est muée en colère. Une colère juste et indispensable que vous devez entendre.
Il n’y a pas d’homme qui vous mérite, le comprenez-vous ? Le comprendrez-vous avant qu’il ne soit trop tard ?
Non ce n’est pas de l’orgueil mal placé que d’affirmer une telle chose. Cet état de prostration que je ressens au fond de moi, je l’associe à la renonciation intérieure que j’ai signé il y a bien longtemps. Un pacte avec mon âme qui a scellé mes lèvres. J’ai renoncé à lutter, j’ai renoncé à cet amour dont vous parlez, j’ai renoncé à croire en l’idée que des hommes pourraient me l’apporter.
Nous ne serons sans doute jamais les égaux des hommes. Voyez comme on nous refuse le droit d’aller aux urnes, craindrait-on que l’une d’entre nous puisse accéder au pouvoir en réalité et être plus mauvaise encore que nos députés y siégeant sans distinction et sans idéaux à défendre. Cela me semblerait étrange alors que les hommes politiques ne cessent de nous décevoir… pot de vin, clientélisme, démagogie, relent de fascisme… pourrions-nous vraiment faire pire ?
J’ai renoncé à cette révolte, à cette utopie, de la même façon que j’ai abandonné l’idée qu’ils puissent nous aimer comme nous les aimons. Les hommes ne savent pas aimer. Ils aiment l’instant présent, le plaisir fugace, ils aiment posséder, exhiber, ils aiment l’amour qu’on leur porte. Mais ils ne savent pas se donner, s’offrir comme nous le faisons. Et je les envie pour cela. Car au fond ils se protègent là où nous prêtons le flanc aux coups. Des siècles nous ont formés à cette soumission. Et jusque dans les élans les plus tendres, nous avons été obligées à courber la tête là où nous devrions affronter leur regard. Là où nous devrions plus que jamais être leur égal. Je comprends ces femmes faisant mordre la poussière à leurs amants, ces Aphrodite, ces Carmen, ces Nana qui mènent les hommes à leur perte. D’une certaine manière, elles ont subrepticement pénétré le camp adverse pour voler des armes qui ne leur appartiennent pas. Elles écrasent, anéantissent pour ne pas suffoquer. Combien sont pourtant défaites par des destins qui les rattrapent ? Et le peuple de se réjouir de leur chute.
Mais vous vous n’êtes pas de celles-là. C’est votre liberté qui vous définit et vous sauve. Vous n’avez pas courbé la tête, vous avez dit haut et fort ces tourments qui nous hantent et que nous empêchent de vivre pleine et entière surtout lorsque nous aimons.Ecrivez encore, je vous en conjure. Aiguisez votre plume pour d’autres femmes, voire même pour d’autres hommes qui pourraient avoir la curiosité de pénétrer notre monde et de vouloir appréhender, avec la même douceur que nous le faisons, nous, dans le quotidien de nos foyers, l’altérité propre au rapport hommes-femmes. Portez haut vos paroles mais ne le prenez plus comme auditeur, ne lui adressez plus la parole. Lorsqu’ils nous abandonnent, les hommes se réfugient derrière des mensonges, des apparences trompeuses pour redonner du sens à la contradiction de leurs actes. L’intelligence et la construction de ces mensonges nous font parfois oublier que tout ceci n’est qu’artifice. Il leur est tellement difficile d’avouer qu’ils n’aiment plu, ou qu’ils nous préfèrent d’autres femmes, plus dociles, plus conformes, plus semblables à l’image qu’ils se font de ce que peut-être une alliance idéale.Ils construisent là où nous cédons à nos instincts, ils bâtissent et élaborent là où nous avouons une dépendance. Je n’en peux plus de cette situation faisant de nous des victimes permanentes. Vous n’êtes pas faite pour être une victime.Votre sincérité est telle que vous vous abîmez dans les lames de fond, lucidité effroyable, pour exprimer la vérité qui est la vôtre et celle que vous exposez est humilité, reconnaissance de vos propres faiblesses. Vous déposez les armes à ses pieds alors qu’il continue le combat. Au lieu d’une paix, il vous assassine froidement pour faire disparaître toute trace du passé, comme on a assassiné Rosa Luxembourg en Allemagne pour faire cesser les cris du peuple. Notre libération, celle de la femme, celle des femmes, doit d’abord s’effectuer par le rétablissement d’une égalité dans cette sphère de l’intime là où le dérèglement de nos relations a fait maintenant des dégâts irréparables. Réapprendre à aimer, sans renoncer à l’authenticité de nos sentiments, ne plus être dupes, ni serviles face à leurs simagrées. Redresser la tête. Aimer oui, aimer la tête haute surtout !
Mais je veux voir plus loin pour vous. Vous qui êtes unique, vous qui avez ce don de lire notre société et de la dire si justement.
Ecrivez encore, écrivez sur d’autres sujets. Pensez à ces grands hommes qui se partagent la scène littéraire comme on se dispute un morceau de barbaque. Ne leur donnez pas le sentiment que vous êtes femme à ne vous épancher que dans la peine ou les tourments d’un amour perdu. Ecrivain à ne vous morfondre que dans l’apitoiement ou la souffrance. Il est assez d’hommes pour le faire. Vous parlez de liberté mieux que n’importe quel homme car vous en connaissez le prix bien plus qu’un Communard. Le prix de l’indépendance financière, juridique, le prix de la parole. Tout cela n’est que combat. Depuis que je vous ai lu, je sais que vous êtes suffisamment armée pour mener cette lutte.
Non je ne vous demande pas de devenir une suffragette acharnée ou une gorgone révoltée. Restez celle que vous êtes, vous êtes bien plus libre que ce que vous pourriez mimer et bien plus efficace ainsi.
Je vous supplie de monter au front la tête haute porter cette parole pour celles qui ne disent pas, celles qui n’écrivent pas, qui ne signent pas. Mais si semblables à vous, à moi.Dans un monde où le genre masculin domine, excelle, nous les femmes avons l’avantage de l’enfantement et la chasse gardée de l’éducation, du moins jusqu’à un certain âge. C’est par ce biais que nous détenons encore quelques pouvoirs. Mais cela ne peut suffire. Nous nous sommes habituées à subir la domination des hommes, nous avons même identifiés pour certaines les stigmates et les dérives des entraves qu’ils nous imposent. Nous peinons surtout à nous libérer de chaines qu’en partie nous nous imposons à nous-mêmes. Les premières, les plus fortes sont les plus intimes, celles qui nous font croire que « nous sommes faites pour quelqu’un », que nous sommes nées pour accompagner alors que nous pouvons vivre pour nous-mêmes et nous suffire. Nous pouvons vivre pour créer, nous pouvons exister sans hommes et pourtant en accord avec la société. Le couple, l’enfantement ne doivent plus être des finalités.
Ce n’est pas la trahison ni la lâcheté de votre amant qui m’émeuvent : que de banalité, que d’ordinaire ! Rien de plus que l’éducation sentimentale que certains hommes se plaisent à nous infliger, rite d’initiation qui affirme leur droit à choisir quand nous nous ne prenons que ce que l’on nous donne.
Non ce qui me bouleverse c’est votre souffrance et ce sentiment de manque dont vous faites état,suscité par cette trahison. Cet amour que vous continuez à lui vouer, amour dilapidé à pure perte. Amour que vous pourriez consacrer à d’autres créations, à d’autres créatures….
Transformez-le, modifiez cet amour, la peine s’effondrera ; le cœur est fait pour se renouveler, à chaque afflux de sang il refait peau neuve, mon mari médecin me l’a enseigné. Avez-vous conscience que vous êtes plus grande, plus visible depuis qu’il vous a quitté ? Je me retiens d’aller le remercier ce fat, car sans lui comment ce texte aurait-il pu naître ? Vivez Marcelle ! Vous êtes une artiste, vous avez une voix, vous avez du talent. Vous avez à dire.Certes le combat contre la maladie, la souffrance pèse sur votre créativité. Mais cela doit être les seuls et uniques obstacles. Les dernières lignes de votre manuscrit me laisser espérer que la vie l’emportera, l’écriture surtout. Dans cette histoire, vous n’avez perdu qu’un idiot qui n’aurait pas pu vous comprendre, vous gagnez une liberté et une reconnaissance. Celle de votre travail.La mienne, peu de chose en ce monde, celle d’une de ces esclaves d’aujourd’hui, de ce sous-groupe cantonné à une société réduite et occupée de futilités. Celle que l’on voudrait voir se contenter de cet état de femelle troquée contre des biens, « soucieuse » de n’avoir à gérer que des repas, du linge et quelques dîners mondains. Et que dire de toutes celles qui n’ont même pas le confort matériel, qui se vendent pour subsister, qui s’abiment pour nourrir leurs enfants, qui subissent pour survivre. Ce n’est pas un combat, ce sont des milliers de batailles qui nous attendent.Vous m’avez rendue à celle que je suis. Je ne me libérerai pas de mon propre carcan, il est trop tard. Ma faiblesse est de m’être enferrée dans un univers qui me retient par de multiples chaînes. Si je m’en défaisais, je perdrais tout, même ce pouvoir d’agir que je peux encore mettre à votre disposition. Or il reste une part de moi qui peut et veut encore agir. Qui peut vous soutenir… Sans compter toutes celles que je pourrais appeler à mes côtés, qui se reconnaîtraient dans vos mots. Qui comprendraient l’urgence de la lutte et le problème de la transmission. De la transmission à nos filles. Celles qui naîtront demain, elles doivent comprendre qu’il faut aimer autrement. Qu’il faut aimer la tête haute, le verbe fort. Qu’il faut aimer d’égal à égal. Cela passe d’abord par l’éducation. Les hommes se soutiennent, se cooptent, se confortent aux plus hautes sphères. Nous n’avons certes pas les mêmes réseaux, ils ne nous conduisent pas au pouvoir, mais nous avons une solidarité. Dans les mœurs, on ne retient que la jalousie entre femmes provoquée par les stratégies de mariage et de hiérarchie dans la société. La réalité est bien différente, elle peut se travailler. Faisons de nos faiblesses une force. Nous avons appris à prendre soin, alors couvons cette lutte, renforçons-là, veillons-là comme nous ferions d’un enfant malade. Nous savons y mettre tant de détermination lorsqu’il s’agit d’un proche alors utilisons cette force pour une cause qui nous rendrait à nous-mêmes.
Laissez moi être votre sœur de combat, votre prochaine lectrice, votre mécène. Cet argent dont je suis riche par procuration, je n’en ai que faire. Ces biens dont on me laisse l’usage pour les bonnes œuvres ou pour quelques toilettes que l’on me permet chaque mois, je les mets à votre disposition.
Laissez-moi vous suivre là où peu sont déjà allées, là où il est nécessaire pour d’autres que nous avancions la tête haute.
Laissez-moi vous dire que vous éveillez en moi le meilleur et la perspective d’un espoir…
Laissez-moi…

Géraldine Jaujou

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Fondateur, Chroniqueur

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