Accueil » Littérature Étrangère » Ivan Viripaev : Les rêves

Ivan Viripaev : Les rêves

C’est un livre bleu marine, à la couverture parsemée de nuages. Certains n’aiment pas lire les pièces de théâtre. Manque de ton, de jeu, de vie pour des mots encore assis qui n’attendent que d’être mis debout. Mais chez l’auteur sibérien Ivan Viripaev, les mots sont allongés par terre. C’est une beauté  suffisante et tyrannique qui les relève. Leurs voix n’ont pas besoin de corps, ils sont déjà en elles. Tout comme les personnages n’ont pas de veines et les espoirs, pas de berceaux.

GB « Un copain à moi n’avait pas de veines. Ni dans les bras, ni dans les jambes, ni sous la langue. Il n’avait pas une seule veine. Il a cherché, cherché, il s’est regardé sous toutes les coutures mais il n’a rien trouvé. Et alors il a eu très froid. Du givre est apparu dans son ventre, il claquait des dents à s’en mordre la langue, il gelait, il gelait, sans jamais pouvoir se réchauffer. ».

« Les rêves », un titre, bouée pour cinq personnages en manque d’air. Un poème ivre, écrit avec  l’entêtement d’un ostinato. Les phrases sont confectionnées comme des morceaux de vêtements déchirés qui ne cachent plus rien. Des êtres tentent de se donner un sens, s’éparpillent et se ramassent quelques pages plus loin. Des toxicomanes, parias de la société russe, font tinter leurs aiguilles à la santé d’un futur congelé. Et au milieu du chao, le rêve est une drogue douce. Entre humour et horreur, cinq personnages coincés entre réel et surréel, évoquent tour à tour leurs fantasmes, leurs faillites,  leurs cassures, leurs phobies, en 6 tableaux : « La Beauté », « La Libération », « L’Amour », « Dieu »,  « Le Nirvana » et « L’Enfer ».

L’écriture de Viripaev pénètre l’humain annihilé. Rien ne parle pas de dictature. Elle se devine à travers la démence de ceux qui la fuient et qui n’ont trouvé pour cela qu’un nuage d’héroïne haut perché, au risque de ne plus redescendre. Les personnages se remplissent, se vident, s’abandonnent à une overdose permanente, la douleur témoignant de leurs corps encore en vie. Ils se « contaminent » pour se réchauffer. Ils ne parlent pas de toxicomanie. C’est elle qui parle. Cet univers, l’auteur le connaît bien. Ivan Viripaev est né dans un quartier difficile de Sibérie en 1974. « De mes amis d’enfance, plus aucun n’est en vie », dit-il, évoquant l’un mort du Sida, l’autre d’une overdose d’héroïne. « Le théâtre m’a sauvé d’une carrière de criminel pour une seule et bonne raison : le banditisme et le théâtre ont deux choses en commun : le romantisme et l’escroquerie ! ».

FE « Je ne peux pas parler, j’ai peur d’ouvrir la bouche. Tellement d’oiseaux volent tout autour, et si l’un d’entre eux entrait dans ma bouche. Il ne manquerait plus que les oiseux nichent dans mon ventre. L’amour, c’est mon ventre. Tout le monde l’aime et essaye de s’y faufiler. »

Ces métaphores d’âmes perdues pourraient s’en aller s’échouer à la fin du livre sans vous regarder. Mais Ivan Viripaev ne laisse pas ses personnages enfermés derrière des portes « dessinées à la craie sur un mur« . Il ne change rien à l’existence tragique de ses personnages, mais ne s’arrête pas non plus à la tragédie. La détresse ne s’étonne pas elle-même. Des questions sont posées. Des réponses frissonnent de froid. En elles, l’amour crie sa nécessité par tous les pores et vous laisse, un livre bleu dans les mains, avec l’étrange sensation de vous être « baigné dans la lune » avec quelques frères inconnus. De la misère affective, Viripaev extrait la beauté. Alors, comme après l’extase, le mot « encore » vous tient…

FS « La beauté c’est un grand ventre. La beauté c’est un poisson, c’est une chouette. La beauté est énorme comme un melon, même plus grosse, comme un champ, comme un éléphant. Un jour, la beauté m’est apparue comme une lune. Elle tourne, tourne et tombe à l’eau. La beauté, c’est le reflet de la lune dans l’eau. Tu rentres dans l’eau, c’est comme si tu rentrais dans la lune. Si tu te baignes dans la lune, alors tu te baignes aussi dans la beauté. »

« Les rêves » d’Ivan Viripaev
Traduit du russe par Elisa Gravelot, Tania Moguilevskaia, Gilles Morel
Editions Les Solitaires Intempestifs, 2005
91 pages (suivi de la pièce Oxygène)

Kattalin

À propos Kattalin

Kattalin
Chroniqueuse

Vous aimerez aussi

Les saltimbanques ordinaires, McBride

Eimear McBride – Les saltimbanques ordinaires

Londres, 1994. La jeune Eily, 18 ans, débarque de son Irlande natale pour étudier dans …

Un commentaire

  1. bonjour Kattalin. Merci pour le contenu de ce post.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Powered by keepvid themefull earn money