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Jaroslav Melnik- Espace Lointain

Tout juste paru chez Agullo, Espace Lointain de Jaroslav Melnik est un excellent roman dystopique dans la droite lignée d’Huxley, d’Orwell et d’HG Wells, qui revisite avec une grande intelligence l’allégorie de la caverne de Platon. Dans une société entièrement composée d’aveugles, un homme retrouve subitement l’usage de ses yeux et doit faire face à une terrible réalité…

La ville de Megapolis est une société aveuglée, au sens propre du terme. Tous ses habitants sont non-voyants et depuis si longtemps que tout ce qui concerne le sens de la vue est totalement effacé de la mémoire collective. Y compris les mots qui s’y rapportent, comme le verbe « voir ». Pour les citoyens de Megapolis, les yeux ne constituent pas un organe sensoriel, ils renferment simplement les glandes lacrymales. Ils mènent leur vie et se déplacent à l’aide d’un système de capteurs électroacoustiques qui leur permettent de repérer les formes, mouvantes  ou non, dans leur environnement immédiat. Des championnats sont même organisés, qui récompensent ceux qui sont parvenu à développer de manière exceptionnelle leurs capacités sensorielles.

La ville de Megapolis est une société aveuglée, au sens figuré du terme. Il arrive que certains parmi ses concitoyens soient atteints d’une maladie mentale extrêmement préoccupante appelée « psychose de l’espace lointain ». Hallucinations, paranoïa, folie des grandeurs, perte de contact avec la réalité et avec les proches… les symptômes attestent d’un état qui se dégrade rapidement et qui menace la sécurité de tous, les malades pouvant devenir incontrôlables. En réalité ces malades en question ont tout simplement recouvré la vue. Mais voilà, à Mégapolis l’idée même de la vue est inconcevable.

C’est pourtant le cas de Gabr, le personnage principal du roman. D’abord complètement affolé par ce qu’il prend, lui aussi, pour des hallucinations, il demande à être soigné. On lui explique alors l’existence de la psychose de l’espace lointain et son traitement : une dose conséquente de médicaments et la pose pour 6 mois de scellés sur les yeux. Puis, si l’état du patient ne s’améliore pas, le scellement définitif des paupières. Cependant Gabr finit par douter de son état de malade mental et commence à questionner le monde qui l’entoure.

Si seulement tu pouvais voir l’espace lointain ! Si seulement tous les autres pouvaient le voir… Les gens ne tiendraient plus une seule journée dans cette mégapole : ils en seraient écœurés. Écœurés par la vérité effroyable. Ils s’évaderaient vers la mer, dans la forêt…

Le nom de la psychose (et par extension du roman) s’explique par la modification de leur structure mentale (et ontologique) entraînée chez les citoyens de Megapolis par leur cécité. Privés de l’un de leurs sens depuis des millénaires, ils ont développé une perception complètement faussée du monde. Pour eux, seul l’espace proche existe. Les théories géosophiques développées par cette société considèrent que chaque individu est entouré d’une aura, son espace proche, et qu’il ne se déplace qu’au sein de cette aura, qui bouge en même temps que l’individu. Ainsi l’homme ne se déplace pas dans l’espace puisque l’espace se déplace en même temps que lui, il reste irrémédiablement dans son espace proche. Le lointain n’a donc aucune espèce de réalité.

Les hommes et les femmes de Mégapolis, comme dans l’allégorie de la caverne, sont prisonniers de cette doxa, de la méconnaissance de leur propre histoire et trompés par leurs sens. La vue recouvrée ouvre donc à notre héros le monde de la raison. Mais le chemin pour y parvenir est pénible et complexe ; fait de plusieurs rencontres avec des personnalités très différentes, mais également de questionnements et de circonvolutions autour d’une question : vaut-t-il mieux un mensonge qui rend heureux ou une vérité qui libère autant qu’elle blesse ? Finalement Gabr s’interroge : quelle est la responsabilité de celui qui sait ?

C’est la contemplation de la mer qui, la première et avec le plus de brutalité, interpelle notre héros et fait vaciller tous ses certitudes. Le rejet profond de la laideur de la ville, de la vie menée en ville et même de l’apparence de ses concitoyens le pousse à se soustraire aux soins imposés par les autorités qui le considèrent toujours comme un malade mental. Incapable de poursuivre sa vie normalement, incapable de rester dans une ville qu’il exècre,  il est forcé à l’exil. Il détient une vérité, mais cette vérité isole celui qui la perçoit du reste de ses pairs (y compris de ses proches) et, plus gravement encore de lui-même.

Essaie de m’expliquer tout de même ce que tu ressens.
– De la solitude, répondit Gabr. Un isolement insoutenable, une langueur effroyable. Une vague étrange se forme dans mon cœur, contre ma volonté, et l’espace lointain m’envahit. Je deviens comme étranger à tout ce qui m’entoure, étranger à moi-même. Et à ce moment-là, les sons pénètrent à peine dans ma tête. Je suis happé par cette étrangeté, je ne peux y résister.

Il apprend très rapidement l’existence d’un réseau clandestin d’anciens voyants à qui le gouvernement a ôté la vue de force. Sort qui lui est réservé s’il tombe entre les mains des autorités. Conscients de l’erreur dans laquelle vivent les citoyens de Megapolis mais rongés par une puissante soif de vengeance, les révolutionnaires considèrent comme impossible la transmission de leur savoir, et envisagent une action brutale, radicale, qui causerait des milliers, voire des millions de morts. C’est, selon  le prix à payer pour la vérité et pour cela, ils ont besoin Gabr de et de ses yeux.

Dès lors la question de la transmission du savoir se pose au héros. Est-il possible de transmettre la réalité à laquelle il a accès à l’ensemble de ses concitoyens ? Peuvent-ils la concevoir ? L’accepter ? Quel est le prix que chacun, y compris le héros, est-il prêt à payer pour la liberté ? Pour les révolutionnaires, le sacrifice du confort et de la sécurité semble être un obstacle insurmontable, et les hommes persistent à s’enfermer volontairement dans l’illusion.

Si on admet qu’autrefois l’être humain vivait sans entraves, alors notre mode de vie actuel est la meilleure stratégie pour pousser l’homme à renoncer à la liberté et l’amener à se délecter du poison de la soumission. Aujourd’hui nous vivons dans des appartements confortables, nous communiquons à l’aide des radio-phones, nous écoutons des films, des corprogrammes, nous nous prélassons dans des bains ultraviolets, nous nous déplaçons à l’aide d’une multitude de capteurs acoustiques… Nous sommes englués dans notre espace proche, nous nous y sommes noyés. Nous continuons à habiter, et même à vénérer, cet espace qui nous a étouffés. Mais qui sommes-nous devenus ? Et qu’aurions pu devenir d’autre ? Qui étions-nous jadis ?

Quand la vérité s’impose à Gabr il doit choisir entre les seules voies qui semblent s’offrir à lui : la destruction, la fuite ou même le rôle de philosophe roi cher à Platon. Jaroslav Melnik montre son cheminement, son éveil et le développement de son libre-arbitre avec une grande intelligence et beaucoup de finesse.

La narration du roman est parsemée de diverses sources, sémantiques, administratives, sociologiques, qui toutes suivent la doxa selon laquelle l’espace lointain n’existe pas. Mais dans un monde où les mots « joie » et « rire » sont considérés comme des archaïsmes, certains poètes, scientifiques ont touché de très près la réalité et leurs témoignages font également partie des sources. Les poèmes anonymes, notamment, des textes interdits par le gouvernement et cachés au peuple disent la réalité d’un monde beaucoup plus vaste, et témoignent du don du poète pour transcender la réalité.

Mais peut-être que je pressens l’existence d’une autre vie qui ne nous était pas destinée… La vérité reste la vérité même si elle semble impossible à réaliser. Je suis persuadé que nos vies, nos sentiments possèdent une gamme infiniment plus large et plus nuancée que ce que nous connaissons. Alors pourquoi restons-nous prisonniers de nos entraves ? Qui nous a ligotés ? Que représente l’absence des limites ? Qui a pu, ou pourrait aujourd’hui dépasser ces limites ?

Et pourquoi est-il interdit d’être fou ?

 La portée philosophique du roman de Jaroslav Melnik en fait un roman certes rigoureux mais fascinant dont les quelques lenteurs et détours témoignent de la difficulté du cheminement initiatique de Gabr.

Les réflexions sur la responsabilité donnée par le savoir, sur le libre-arbitre et le renoncement, sur la liberté et le conformisme le rendent véritablement inspirant et nécessaire. Un roman à lire sans plus attendre, pour tenter de garder les yeux grand ouverts…

 

Espaces lointains de Jaroslav Melnik paru chez AgulloTraduit du lituanien par Margarita Barakauskaité -Le Borgne 

Éditions Agullo

320 pages

 

 

 

 

 

Hédia

 

photo de couverture Daniil Kuželev

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