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Lance Weller – Les marches de l’Amérique

« Monsieur, est-ce que vous pouvez nous dire, c’est le Texas ou le Mexique, ici ?
– Qui peut le dire, ces jours-ci ? Répliqua le vieil homme. L’un ou l’autre, je suppose. (Il sourit). À moins que ce ne soit ni l’un ni l’autre »

Qu’est-ce qui fait une nation ? Des hommes ? Les frontières qu’ils tracent de leur sang? Les marches de l’Amérique, second roman de Lance Weller, pose une question à laquelle l’actualité américaine donne une force terrible.

Le récit se situe « à l’Ouest » entre 1815 et 1846, date à laquelle le Mexique et les États-Unis entrent en guerre suite à l’annexion du Texas.
On suit les traces de trois personnages, de leur naissance à leur mort. Pigsmeat, ancien milicien traumatisé par le massacre d’un village indien, veuf éploré et ami dévoué. Tom, enfant étrange qui se découvre tueur sans états d’âme. Et Flora, l’esclave à la si grande beauté, que les années d’asservissement n’auront pas brisée.
Trois humains que le destin a réunis et extraordinaires à leur façon. Ils s’aimeront, tenteront ensemble de gagner un « quelque part » où se libérer du passé et où ils trouveraient un sens à rester.

Lance Weller donne à voir, sentir, toucher la grande diversité des femmes et des hommes qui marchaient alors sur les terres sans maîtres du sud ouest de ce qui deviendrait les États-Unis. Des êtres en quête de possibles, de liberté, de richesse ou vivant tout simplement la vie comme un chemin qui ne saurait supporter l’inertie.

« – Je suis en train de te dire qu’un homme qui va là-bas, dans l’Ouest, maintenant, il pourrait y prendre un bon départ dans la vie. Ou y  un nouveau départ. Un homme pourrait laisser derrière lui tout ce qu’il était. Peut-être se faire un jardin dans tout ce désert. (Il dévisagea Tom par-dessus ses verres.) Pars pour l’ouest, lui dit-il. Et raconte-toi une nouvelle petite histoire sur toi-même. »

L’auteur dit aussi les guerres qui se livrent, au nom de pays et de leur gouvernement, sans que la majorité comprennent pourquoi, ni s’en soucient vraiment. La survie individuelle, la préservation des biens de chacun, bien peu la plupart  du temps, est au cœur des préoccupations.

À l’heure où l’on parle de construire des murs, Lance Weller dépeint un monde où c’est encore la terre qui possède les hommes, leur offre espoirs, quêtes au prix d’errances souvent sans fin. Seuls les gouvernants, loin des frontières qu’ils dessinent, à coup de chair à canon et de massacres commandités, semblent se soucier de dompter l’immensité des terres.
Mais l’auteur ne joue pas les donneurs de leçon, il témoigne plutôt d’un bout de l’histoire de la construction américaine. L’Amérique y est dépeinte comme un idéal collectif au profit du particulier, paradoxe fondateur d’un pays qui ne savait pas encore ce qu’il était.

Le récit se met en place lentement, jouant un peu avec les nerfs du lecteur. Les allers retours, l’évocation anticipée d’événements clés plus ou moins proches dans le récit, peut troubler au début mais fait sens.
Il n’est pas question de jouer sur un suspense factice. Au contraire, en ne jouant pas la surprise sur les points du récit que le lecteur pourrait lui-même anticiper, l’auteur réussit habilement à nous surprendre là où l’on ne l’attendait pas.
En entrecroisant les époques, Lance Weller tissent les liens entre ses personnages et donne à penser le contexte historique.

L’écriture mêle une grande précision naturaliste et une subtile poésie au service d’un humanisme lucide mais sincère. Lance Weller a un véritable don pour dire la cruauté des hommes comme leur capacité à aimer, qui semblent toutes deux sans limites.

Il nous plonge sans idéalisme dans la naissance d’un monde, violente et absurde à bien des égards. La guerre telle qu’elle est contée ici n’a rien d’héroïque, elle n’est faite que de massacres au détails difficilement soutenables mais nécessaires.

Le récit est jalonné d’hommes brisés par l’errance, grisés par le sang versé ou perdants face à l’Histoire, comme ce maître esclavagiste qui a misé sur le mauvais candidat et perd tout ce qu’il croyait posséder, rageusement, cruellement. Ou encore ce vieux chasseur de primes qui mourra au bord d’une rivière après avoir transmis à Tom ses affaires et surtout la nécessité de la violence pour survivre sur ces terres. Tous les personnages secondaires ont une vraie importance. Pour la consistance du récit, du contexte historique mais aussi d’une forme plus générale  de réflexion sur la vie et son sens.

Wilderness, le premier roman de l’auteur, publié en 2013 chez Gallmeister constitue rien moins que l’une des lectures les plus marquantes de ma vie de lectrice. Il y était question de rédemption et de la guerre de Sécession. Il abordait des thématiques similaires, le bien et le mal en chacun, les terres, plus grandes que les aspirations des hommes. Ces Marches de l’Amérique, bien que moins poignantes au prime abord, ne déméritent pas et confirme Lance Weller comme un grand auteur américain, à suivre.

Les éditions Gallmeister ont déjà un beau chemin derrière elles, que leur route soit longue.
En librairie depuis le 2 mars dernier.

Éditions Gallmeister

Traduit par François Happe

368 pages

Héloïse

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