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L'ombre animale, Makenzy Orcel, Zulma

Makenzy Orcel – L’Ombre animale

Ces mots sont des charges poétiques. Son verbe incandescent. Auteur d’un premier roman fulgurant, Les Immortelles, écrit sur les ruines du tremblement de terre de 2010, Makenzy Orcel, l’enfant terrible des lettres haïtiennes, revient dans une grande fresque familiale qui sonde Haïti. Retour sur une parution 2016, à la prose explosive, qui sort en poche ces jours-ci.

«je suis le rare cadavre ici qui n’ait pas été tué par un coup de magie, un coup de machette dans la nuque ou une expédition vaudou, il n’y aura pas d’enquête, de prestidigitation policière, de suspense à couper le souffle comme dans les films et les romans — et je te le dis tout de suite, ce n’est pas une histoire — , je suis morte de ma belle mort, c’était l’heure de m’en aller, c’est tout, et maintenant que je ne suis plus de ton monde où l’on monopolise tout — les chances, la parole, l’amour, le pouvoir — et que j’ai enfin droit à la parole, à un peu d’existence, je vais parler, parler, sans arrêt (…)»

Le ton est donné dès la première page du roman : une voix venue d’outre-tombe se fait entendre. Et elle va parler dans un flot ininterrompu de mots et de souvenirs, sans points ni majuscules, comme si seule la mort permettait la prise de parole. Dans un dernier souffle, la défunte déroule le fil de son existence, de son enfance branlante jusqu’à un âge avancé. Elle raconte un père tyran qui réduit le monde à lui-même, une mère soumise, « machine à tout faire », gardienne des mythes, et un frère plongé dans le mutisme.

Mais elle conte aussi son village dans la campagne haïtienne dans lequel la privation et la désespérance se promènent main dans la main. Ses habitants solidaires dans la galère qui regardent tous vers l’horizon pour partir et qui se demandent comment se battre quand on a tout le poids de la vie sur les épaules. Ses croyances populaires. Ses tragédies. Et l’apparition des loups. Césure qui scinde le roman en deux parties nettes.

Car alors que le premier mouvement s’inscrit dans la tradition du roman rural haïtien, le second bascule dans un univers urbain avec le départ pour la ville de la famille. Là-bas, les ruelles étrangères, qui bruissent du mécontentement de la population, se métamorphosent en un labyrinthe existentiel pour celui qui est confronté à cette fissure intérieure que provoque l’absence de repères. Le roman noir n’est pas loin.

On ne chasse pas l’adversité avec des mots, mais il est parfois nécessaire de tout consigner quand cela va mal. Comment aller de l’avant quand les inégalités et la corruption détruisent toute cause commune ? À mi-chemin entre le rêve éveillé et la farce baroque, L’Ombre animale est une œuvre vibrante d’humanité, dans laquelle Makenzy Orcel procède à une dissection sans concession de la société.

Patriarcat, oppression féminine, arbitraire, violence du pouvoir, élections faussées et manipulations religieuses sont brocardés. Il s’agit en fait de pointer toutes les forces obscures qui régissent les âmes. Dans les pas de Jacques Roumain qui écrivait contre l’occupation américaine, l’auteur écrit aussi sur une autre forme d’aliénation du peuple haïtien : son occupation par les forces militaires et les ONG, sous contrôle de la communauté internationale.

Publié initialement aux éditions Zulma, L’Ombre animale est une œuvre chorale, à la langue étourdissante, qui porte un imaginaire puissant contrant la dureté du réel.

« mots
je n’ai que vos grandes gueules
vos imprudences
vos refus
vos hystériques instantanés »

Éditions Zulma ou Points Seuil (283 pages)

Sarah

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Chroniqueuse

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