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Nicolas Cartelet – Dernières fleurs avant la fin du monde

Le mois de Mai est décidément le mois des coups de cœur littéraires. Cette fois, c’est Mü qui nous offre Dernières fleurs avant la fin du monde de Nicolas Cartelet. Ce livre n’est pas une suite à Petit blanc, mais le personnage principal est pourtant toujours Albert Villeneuve.

Après une vie dans les colonies françaises, entre alcool, plantation de café et esclavage, le voici quelques centaines ou milliers d’années plus tard. Entre le Albert Villeneuve de Petit blanc et celui de Dernières fleurs avant la fin du monde, le seul lien est celui du caractère. Si le nom reste, c’est qu’il est une superbe métaphore de l’humanité. Anti-héros parfait, Albert Villeneuve est un homme moyen, brillant par son humanité et ses doutes. Ni héros bodybuildé, ni sauveur prophétique malgré lui. Nous sommes tous au fond de nous Albert Villeneuve.

Matin et soir, le ciel était du même gris de plomb, il y avait longtemps qu’on n’avait plus connu le bleu, le soleil encore moins, nous étions écrasés par ce gris, il nous maintenait embourbés, le dos courbé, dans les plantations Est.

Dernières fleurs avant la fin du monde, un nom plutôt parlant pour un futur en fin de vie, sans abeilles, et plongé dans une grisaille permanente. Ici, des travailleurs journaliers triment toute une journée pour répandre le pollen manuellement. Après l’effort, quelques pommes de terre en guise de salaire et un long et lent retour à pied vers des immeubles dortoirs. Albert est chef de la section 2. Il habite, ou cohabite, avec Manon, qui travaille, elle, à l’usine. Leur vie est dure et morne, et ne semble pas destinée à changer… Et pourtant.

Dernières fleurs avant la fin du monde est un roman (post) apocalyptique aux préoccupations terriblement sociales. Le quotidien y est sombre, monotone et précaire. L’auteur nous y décrit la vie de travailleurs journaliers, abrutis de labeur et terrifiés de ne pas être réembauchés le lendemain. Une classe complètement dominée et gérée par des milices au service de riches exploitants et propriétaires terriens. Ceux qui ne possèdent que leur force de travail contre ceux qui ont les arbres, l’essence, les véhicules et surtout, le pollen.

En dehors des exploitations, la vie est tout aussi grise. Tout se fait à pied car l’essence est un produit de luxe. Le court moment d’électricité après 21h, juste le temps de faire cuire des pommes de terre dans de l’eau. Le retour de la compagne, ou du conjoint car les époux ont interdiction de travailler ensemble, cela nuirait à la cadence. C’est donc l’un·e au champ et l’autre à l’usine, et le soir la fatigue règne. Les relations sociales sont inexistantes et la misère affective et sexuelle s’ajoute à la misère économique.

Manon était inquiète, c’était la première fois qu’elle rentrait du travail avant moi. Elle était nauséeuse depuis quelques jours, mangeait à peine, était sujettes aux vertiges, ce qui la rendait facilement irritable, changeante – je veux dire plus encore que d’habitude. Quand j’ai passé la porte de l’appartement, elle s’est aussitôt jetée vers moi, soulagée et furieuse ; j’en ai lâché mes patates. C’était un moment rare, il avait fallu que je passe à côté de la mort pour la sentir aussi proche, après tout ce temps.

Le roman s’ouvre sur une scène qui appelle un thème central : la révolte et l’insurrection. Apprenant que le travail vient à manquer sur les autres exploitations, et que le quotidien déjà sombre pourrait bien se durcir encore, les hommes se questionnent. Que faut-il faire ? L’avis est partagé entre se battre contre la classe dominante, réclamer plus de pommes de terres, de meilleures conditions de travail, ou reporter la haine et l’énergie restante contre les journaliers désœuvrés des autres plantations, qui ne manqueront pas d’affluer.

Nicolas Cartelet nous livre ici une analyse particulièrement juste des mécanismes du capitalisme, et de la violence qu’il véhicule. Avec lenteur et méthode, il mettra en lumière la colère qui monte, et comment les dominants arrivent toujours à diviser et à monter les uns contre les autres les insurgés. Le journalier de l’Est haïra celui du Sud par peur de perdre son travail, la femme jalousera l’homme car il travaille au grand air, et celui-ci le lui rendra bien. Et au milieu, Albert, qui tentera de s’extraire du cyclone pour continuer à vivre. Et pourtant, Albert est révolutionnaire à sa manière, car il désobéira très vite aux ordres, bien que de manière individuelle.

En parallèle à la colère et la révolte qui se trame, Albert va être amené à faire une rencontre qui changera sa vie. Apolline, la fille du riche propriétaire des plantations Est, le Duc. Étant une des rares personnes sachant encore lire, Albert se retrouve propulsé « Professeur ». Très vite, les leçons de lecture se transformeront en exutoire de folie, de joie et de jeux musicaux, car Appoline ne pourra jamais apprendre à lire. Porteuse d’un lourd handicap, cela lui sera malheureusement impossible…

On racontait des tas d’histoires sur le Duc. On disait de lui qu’il était un original, un mégalo qui avait pris ce surnom de Duc pour nourrir un orgueil maladif. Ce à quoi d’autres répondaient qu’au contraire, le titre du Duc était tout ce qu’il y a de plus officiel, qu’une obscure commission gouvernementale avait un jour eu l’idée de rétablir l’achat de titres, pour renflouer les caisses arasées par les temps, et que des types comme le Duc, nos nouveaux bourgeois, avaient sauté sur l’occasion pour se démarquer encore un peu plus des gars dans notre genre, les nouveaux pauvres.

Dans la relation qui se trame avec Apolline, Nicolas Cartelet abandonne le ton révolté pour nous plonger dans l’intime. C’est une autre facette d’Albert qui nous est présentée. Encore une fois l’auteur nous brosse un portrait en nuances de gris, ni blanc ni noir, mais un mélange, subtil, de bon et de mauvais.

Albert est curieux et généreux. Il s’accommode de son quotidien vaillamment, pardonne facilement quand il est offensé. Il tente de survivre et de sauver son couple car il aime sa compagne.
Et cependant, il peut parfois se monter violent avec elle. Plus l’on observe leur relation, plus elle se dégrade. Les non-dits explosent, la trahison est dévoilée, et voila que nos deux personnages se déchirent. Et pendant ce temps, par i
nstants, cette misère sexuelle se déporte sur la jeune Apolline. Tout d’un coup, Albert n’a plus en tête son handicap, ni leur amitié candide.

Aux champs, je n’étais plus que l’ombre de l’ombre que j’avais été, cher de section désincarné, sans conviction pour rien, ni la palabre, ni le travail, ni la révolte. Il y avait deux états, celui des rires de Madame Apolline, et celui de leur absence, a Armandville et sous les cerisiers : Tout ce temps j’attendais leurs retours.

Cette opposition entre sa survie quotidienne incarnée par Manon, et l’échappatoire, le moment de folie et de liberté représenté par Apolline, va enfler jusqu’au surprenant dénouement final.
Tout en finesse et en nuances, ce roman nous plonge dans les bassesses et les beautés d’une humanité en fin de vie. Un livre qui questionne et choque parfois, servi par une plume d’une grand
e qualité.

Dernières fleurs avant la fin du mondeDernières fleurs avant la fin du monde
Nicolas Cartelet
Mü édition
192 p.

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Paco
Chroniqueur

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