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Pètros Abatzoglou- Les choix de Madame Freeman

Pètros se la coule douce dans sa petite grotte en bord de mer qui le protège du soleil brulant de la Grèce, lors d’un séjour paradisiaque aux alentours du port de Batsi. Il parle, parle et parle encore à une jeune femme qui fera office de spectatrice pour un monologue particulier, à la maitrise linguistique aussi singulière qu’éblouissante.
Ce Pètros ci emprunte le prénom à ce Pètros là; Pètros Abatzoglou; l’auteur lui-même, et se lance dans un laïus sur un sujet qui apparement le passionne: celui de la vie de Madame Freeman, personnage charismatique qu’il a connu alors qu’elle avait 90 ans et qui semble l’obnubiler, pour une raison que lui-même ne saisit pas.

Profitant de cette journée de paresse, il déroule le fil de la vie de cette femme autrefois nommée Marguerite, comment elle est tombée amoureuse de Freeman, leur parade amoureuse, leur appétit de noceurs effrénés puis les failles minuscules mais pourtant si importantes, les légers décalages d’envies et de points de vue qui vont les faire glisser dans les aléas banals de la voie de couple devenue voie de garage.De cette biographie entrecoupée de gorgées d’ouzo, le narrateur explique le parcours de Madame Freeman, personnage pouvant aussi bien être solaire et source de bonheur que dévastateur de par son attitude sans demie-teinte. Car il faut avouer que cette femme possède un caractère aussi affirmé qu’est effacé celui de son conjoint: étudiante sûre d’elle tandis que lui est professeur passionné par la linguistique et l’art des mots, elle deviendra petit à petit une figure maternelle aux allures d’ogresses bon-enfant, couvant l’homme avec lequel elle vit. Dans le ménage, on peut affirmer tout de go que c’est elle qui tient les rênes, qui prend les décisions et qui n’a pas peur de penser à elle et de l’assumer entièrement.

« Les voilà donc tout deux, en proie à l’amour qui déferlait sur eux par vagues et leur donnait la fièvre, les voilà donc tout deux disais-je, en proie au désir brûlant de mettre l’être aimé en pièces, de l’engloutir, de l’avoir tout à soi, de le fourrer dans sa poche, dans son coeur, dans sa bouche, de le greffer et de s’en faire un troisième bras, une troisième jambe, un troisième rein, les voilà tout deux, disais-je, qui dans le feu de la passion, fourbissent leurs armes, revêtent leurs gantelets de fer, coiffent leurs casques, ajustent leurs plumets, planifient leurs manoeuvres pour le face-à-face avec l’adversaire chéri.
(…) Ils se bagarraient avec une rage courtoise pour soumettre l’autre, le lacérer, l’avaler tout cru, en commençant par les pieds jusqu’à le gober tout entier; c’étaient des cannibales, je te dis, ils dormaient dans le lit de Procuste et chacun voulait ajuster l’être aimé à sa mesure, le mettre au pas, le mener à la baguette. A force d’amour ils étaient devenus des monstres. 
»

Dans cette nouvelle acide, Pètros Abatzoglou expose une vision cannibale de l’amour, loin des romances à l’eau de rose ou des jolis contes de fée tout proprets et parfaits: c’est un amour où les amants se dévorent, où les passions s’élèvent, culminent puis retombent dans le cercle vicieux des habitudes quotidiennes. En découle l’infantilisation béate castratrice de Freeman, qui ne sera par ailleurs jamais attifer d’un « Monsieur » Freeman par Pètros Abatzoglou et son protagoniste. Cette absence de civilité inégale relève une discordance de pouvoir certain, comme si l’homme n’avait servi que de marchepied pour passer d’une Marguerite anonyme à une Madame Freeman écrasante. Pètros Abatzoglou donne les plein pouvoir à cette figure féminine et féministe et c’est peut-être bien ça qui fascine tant le narrateur, lui-même qui est si vantard et un peu macho.

« Sans le vouloir, Freeman était l’avorton d’un cerveau électronique. Ses rapports avec le monde en général étaient ceux d’un homme qui passe son temps à se désinfecter, tellement il a horreur à la fois de ce qu’il est et de ce qu’il n’est pas. 
(…)  Mais pour qui se prennent-elles au juste ces Madame Freeman? S’imaginent-elles vraiment que c’est elles qui décident? A quoi ça rime, ces déguisements savants, ces métamorphoses en petites souris, en éléphants, en kangourous, en vipères ou en poissons d’aquarium? Leurs jolies couleurs exotiques, c’est l’eau qui leur donne mais, une fois secs, ils se ternissent comme les coquillages, et redeviennent de vulgaires cailloux. »

Ce sont ses choix qui ont diriger le quotidien amoureux, c’est elle et elle seule qui va mener la barque, faisant face à des questionnements qu’elle affrontera avec une droiture singulière et unique, un charisme marquant, ce sont les choix de Madame Freeman mais aussi l’engagement et le soucis qu’elle porte à elle-même sans toujours se soucier de ce que peuvent bien en penser les autres qui est décrit avec un style vivant et une syntaxe ardente. Il faut dire que l’auteur est très doué pour les allégories, les coupures abruptes et la reprise sur les chapeaux de roues qui donnent un rythme passionné et passionnant.
Les choix de Madame Freeman est un récit étrange où le narrateur reste très mystérieux: se prenant parfois pour le Créateur de toute chose, aussi autoritaire que plein d’humour, il se lance dans un récit plein de questions rhétoriques sans appel, d’envies subites de se faire un petit casse-croûte et en vient à se questionner sur la femme, l’amour,sa forces pouvant être aussi belle que cannibale, et pour finir sur la vie entière.

Pètros Abatzoglou est l’un des auteurs grecs le plus traduit et cet ouvrage lui a même permis d’obtenir le prix littéraire national grec. Cette nouvelle piquante et philosophique, représentative de toute une époque est un puissant hommage à la femme, à sa force et à ses choix mais aussi à l’existence elle-même toute entière; on en ressort gorgé de soleil et d’ouzo mais aussi un peu groggy, frappé par cette claque dialectale.

« Je me suis surpris plus d’une fois à lui envier son esprit carré et sa confiance en elle. Elle avait traversé bravement les accidents et les maladies. Elle avait subi je ne sais combien d’opérations mais elle en parlait comme de menus désagréments méritant à peine qu’on s’y arrête. En un sens, je suis éternelle, m’avait-elle déclaré le plus sérieusement du monde. Jusqu’au moment où je mourrais bien entendu, mais il n’y aura que les autres qui le sauront, pas moi. »

 

Editions Cambourakis
111 pages
Traduit du grec par Jeanne Roques-Tesson
Caroline

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Caroline
Chroniqueuse

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