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RAFAEL MENJÍVAR OCHOA – MA VOIX EST UN MENSONGE

Poursuivant sa campagne de réédition des œuvres de l’écrivain Salvadorien Rafael Menjivar Ochoa, Quidam éditeur reprend les choses dans l’ordre puisque au Directeur n’aime pas les cadavres (tome 4) succède Ma voix est un mensonge. Derrière ce titre se cache Les Années flétries, premier tome du cycle mexicain De certaines façons de mourir… construit autour d’un fil rouge, l’histoire et l’anéantissement d’une brigade spéciale de la police mexicaine. Ici, l’intrigue s’attache au quotidien d’un acteur de théâtre qui faute de sollicitations, s’est depuis de longues années recyclé dans les feuilletons radiophoniques. Alors qu’il n’a plus d’engagements et que les prochains mois s’annoncent difficile, son patron se fait l’intermédiaire d’une offre aussi inattendue qu’alléchante : reconstituer la voix d’un prisonnier politique décédé lors de sa détention contre une grosse somme d’argent. D’abord hésitant, l’acteur au chômage se laisse bien vite tenter une fois l’avance entre ses mains.

A l’image de son personnage principal dépourvu d’identité, Ma voix est un mensonge nous plonge dans un univers aux contours mal définis. S’il apparaît rapidement que l’histoire se déroule en Amérique Latine, on ne doit qu’à quelques notes du traducteur de pouvoir situer plus précisément l’intrigue dans le temps (l’année 1966) et l’espace (le Mexique). Outre un récit écrit à la première personne, ce flou participe à la volonté de l’auteur de nous immerger dans la psyché de son personnage, un homme qui à force de baigner dans les fictions radiophoniques s’est totalement fermé au monde. En dehors de son travail, il mène une vie d’ermite, ne s’intéresse à rien. Les journaux et les actualités en général l’ennuient. S’il s’accorde quelques séances de cinéma, lorsque ses finances le lui permettent, c’est davantage dans le but de s’occuper que par passion. Et encore s’y rend t-il seul puisqu’il ne compte pas de véritables amis et qu’il ne voit plus sa sœur et ses neveux depuis de nombreuses années suite à une dispute. Même sa vie sexuelle répond à ce besoin de ne pas s’attacher aux gens. Il choisit de préférence des femmes mariées parmi les secrétaires de la station de radio où il officie – « moins difficiles à satisfaire » selon lui – qu’il emmène à l’hôtel, préservant ainsi son intimité. Son logement demeure un sanctuaire au confort spartiate que nul ne peut pénétrer, en dépit des efforts insistants de la concierge. En quelques pages s’esquisse le portrait d’un triste personnage qui se complaît dans sa solitude. Un homme aux confins du pathétique lorsqu’il évoque ses neveux tant aimés dont il cherche à s’enivrer des rires en rôdant dans le quartier de la demeure familiale, ignorant qu’ils ont déménagé depuis belle lurette et que ces petites bouffées de joie dans une existence bien morne relèvent de la plus cruelle illusion. Seule Guadalupe Frejas, star des feuilletons radiophoniques avec laquelle il travaille souvent, lui apporte un peu de réconfort en dépit d’échanges d’une affligeante banalité. Une « amie » décrite à grand renfort de métaphores peu subtiles en rapport avec sa forte corpulence et à son appétit sans fin pour les hamburgers qu’il contrebalance néanmoins par de la bienveillance teintée d’une affection non feinte. Ce sont deux solitudes qui ne vivent que par et pour leur travail que leurs brèves entrevues maintiennent dans un semblant de lien social.

En bon personnage de roman noir, le narrateur tombe donc de Charybde en Scylla, la mort brutale de Gudalupe s’ajoutant à son chômage pour le plonger dans un océan de perplexité. On ne peut néanmoins pas encore parler de déclic tant le personnage conserve tout au long du récit une incurable passivité. Rafael Menjivar Ochoa ne dresse pas un portrait très flatteur de son personnage, lequel rejoint celui d’un pays où le mensonge d’état est monnaie courante. A mesure que le récit avance et que le narrateur prend connaissance du dossier qu’on lui a remis, une prise de conscience se met insidieusement en place. L’acteur déchu comprend enfin dans quelle société il se débat et ouvre les yeux sur les manques de son existence. Il ne s’agit pas pour l’auteur de faire de son personnage un héros ni de résoudre une quelconque intrigue. Ce qui lui importe ici c’est de rendre compte du réveil de son personnage. Un réveil d’autant plus douloureux qu’il passe par une dernière couleuvre à avaler le temps d’un jeu de dupes que le narrateur a cru naïvement pouvoir maîtriser dans un bel élan mégalomaniaque. Il émane de ce court roman un entêtant parfum de désespoir, comme si rien ne pouvait enrayer la marche du monde telle que les puissants l’ont envisagé. Dans ce paysage désolé, le narrateur n’est qu’une voix parmi d’autres, rendue d’autant plus inaudible que cette voix n’est plus la sienne depuis longtemps.

Quidam éditeur

Traduction de l’espagnol (Salvador) par Thierry Davo

152 pages

Bénédict

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