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Robert Penn Warren Tous les hommes du roi

Robert Penn Warren- Tous les hommes du roi

Méconnu en France, l’américain Robert Penn Warren est pourtant le seul écrivain à avoir reçu à trois reprises le prestigieux prix Pulitzer. Découvert sur le tard dans son propre pays à travers Tous les hommes du roi, il connaitra par la suite un grand succès mérité pour ses oeuvres littéraires exceptionnelles.
Les Editions Toussaint Louverture (Personne ne gagne) publient Tous les hommes du roi dans leur admirable collection des Grands animaux, écrin délicat et parfait tout d’ivoire et d’or, qui sied à merveille à ces 600 pages bien tassées dont la lecture file en un trait.

Fidèle et proche de ses racines, Robert Penn Warren place ses protagonistes dans le Sud des années 30, sous la touffeur de la Louisiane et des bayous. Le narrateur Jack Burden, ancien journaliste sardonique maintenant au service de Willie Starck -homme politique que l’implacable talent d’orateur a poussé jusqu’au rang de gouverneur- doit remonter le fil du temps pour déterrer le passé du juge Irwin, nouvel opposant au Boss.
Cependant, ce chemin temporel oscillant entre cynisme froid et lyrisme poétique va plonger Jack dans les méandres de sa propre vie, et en soutirant de la boue d’antan les souvenirs et les actes oubliés de son ami le juge Irwin, il va se rendre compte que tout se rejoint et se mélange, le présent n’étant que l’implacable résultat du passé, chaque chose étant liée et impactée par une autre.

«En levant les yeux sur le miroir du bar, je vis Anne pousser la porte. Ou plutôt, je vis son reflet pousser le reflet de la porte. Je ne me retournai pas tout de suite pour affronter la réalité. Au lieu de ça, j’examinai ce reflet suspendu dans le miroir, tel un souvenir pris dans le cristal de ma mémoire- une feuille morte, rouge et dorée, emprisonnée dans la glace transparente d’un court d’eau gelé en hiver, qui te rappelle soudain le temps où toutes les feuilles rouges et dorées étaient encore attachées à leurs branches et où le soleils baignait de ses rayons, comme si ce moment allait durer toujours.»

Les personnages de Robert Penn Warren ont tous leur rôle à jouer dans l’histoire, passant du second au premier plan, dansant une gigue menée par la main du destin. On y rencontre le Boss bien sûr, jeune fermier, « pèquenot », « bouseux » devenu gouverneur, devenu Roi. On y découvre sa capacité à soulever des foules, à exercer son alchimie hypnotisante sur ses sujets et à s’auto persuader de sa blancheur immaculée alors que c’est la corruption même qui l’a hissé jusqu’aux sommets.
Ce personnage spontané et franc est contrebalancé par le narrateur, cynique, plus posé et distant, semblant parfois exempt d’émotion.
Cet équilibre par les opposés se retrouve également dans les autres protagonistes, notamment la sage Anne Stanton et l’enragée Sadie Burke qui viendront jouer un rôle essentiel à l’ascension et la chute de leur monarque, entourées et aidées par les figurants se pressant autour d’eux.

«Avant ça, leur vie s’était déroulée dans une atmosphère de camaraderie et de compréhension réciproque. Ils avaient une chose en commun: ils fuyaient. La différence résidait dans ce qu’ils fuyaient. Les deux autres fuyaient l’avenir et le jour où, leur diplôme en poche, ils leur faudrait quitter l’université. Jack Burden, lui, fuyait le présent. Les deux autres trouvaient refuge dans le présent, Jack Burden, dans le passé.»

L’intrigue, l’architecture même de Tous les hommes du roi est impressionnante de justesse et de fluidité, menée par des ellipses-souvenirs, rien n’est prévisible et pourtant tout semble si inéluctable: l’écriture même de l’auteur est tout en contraste, s’attardant sur des détails infimes qui deviennent marquants, accélérant et ralentissant au grés du rythme de la Vie. La solitude voulue et imposée, l’éclat du succès et toute la fragilité d’un colosse aux pieds d’argile ou d’un homme qui se croyait au dessus de tout sentiment, ainsi que la fragilité et l’éclat de l’Homme dérivent doucement entre les lignes de ce roman, jusqu’à se lover au plus profond du lecteur.

Tous les hommes du roi condense toute la tragédie politique et humaine, le portrait d’une société et d’êtres sensibles, les paysages contemplatifs orageux ou arides, les doux souvenirs et la morsure du présent. Lire ce roman de Robert Penn Warren c’est en ressortir emprunt d’une nostalgie mélancolique mais c’est surtout faire la connaissance d’un des plus brillants auteurs américains.

«Car donner la mort, tout comme donner la vie, peut être un crime capital, et le châtiment survient toujours de la main même du criminel, et dans chaque homme, il y a un suicidé. Si les hommes savaient vivre, ils ne mourraient jamais.»

 

Editions Monsieur Toussaint Louverture
Collection Les grands animaux
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Singer
640 pages
Caroline

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Chroniqueuse

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