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Roberto Saviano : La Beauté et l’Enfer

Après la parution de son livre Gomorra, en 2006, le journaliste d’investigation Roberto Saviano vit menacé de mort par la Mafia et sous protection permanente. Exil, solitude, menaces, mais aussi reconnaissance mondiale, celui qui « dérange » jusqu’à Berlusconi et qui a brisé l’omerta napolitaine a accepté son sort et décidé de remercier ses lecteurs en leur dédiant un chef d’œuvre. La pépite, parue en 2010, s’intitule « La Beauté et l’Enfer ». Elle est un recueil d’articles publiés entre 2004 et 2009 dans les journaux du monde entier et expose avec profondeur et émotion ce que sont, aux yeux de l’auteur, l’oppression et la résistance.

Beaucoup plus qu’un travail, écrire a coïncidé avec ma vie même. Ceux qui pensaient m’obliger au silence en me faisant vivre dans des conditions impossibles se sont trompés. Ce que j’avais à dire, je ne l’ai pas tu, je ne l’ai pas perdu. Mais ça été une vraie lutte, quotidienne, un corps à corps silencieux, comme un combat fantôme. Ecrire, ne pas me taire, c’était ne pas me perdre. Ne pas m’avouer vaincu. Ne pas désespérer.

Les lignes dépassent la forme journalistique. Elles rejoignent l’art total d’un roman : intenses, crues, poétiques, violentes, nécessaires. Pour Roberto Saviano, le monde est profondément noir et les mots doivent le changer, parce que, eux, ne s’endorment pas sur eux-mêmes, ni sur les serpents ni sur les oiseaux. Ils sont la conséquence de « voir » mais peuvent aussi en être la cause. Alors, l’auteur dévoile des cauchemars bien éveillés à un monde mal réveillé et s’en explique :

C’est ma question, comment cette terre se voit-elle, quelle représentation a-t-elle d’elle-même, quelle image ? Et vous, quelle image avez-vous de votre terre, de votre pays ? Comment vous sentez-vous quand vous allez au travail, quand vous vous promenez, quand vous faites l’amour ? Est-ce que vous vous posez au moins la question, ou vous suffit-il de dire : « ça a toujours été ainsi et ce sera toujours ainsi » Vous suffit-il vraiment de croire que rien de ce qui arrive ne dépend de votre engagement ou de votre indignation ? Que tout le monde, au fond, s’en sort, alors autant vivre son petit quotidien et voilà tout ? Cela vous suffit-il pour aller de l’avant ? Vous suffit-il de dire : « Je ne fais rien de mal, je suis quelqu’un d’honnête » pour vous sentir innocent ? Pour que ce que vous apprenez glisse sur votre peau et votre âme ?

Mais « Chacun ne grandit que s’il est rêvé » écrit Danilo Dolci. Et Roberto Saviano dresse, avec tendresse et ferveur, des portraits d’hommes et de femmes qu’il a croisé, de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée parce qu’elle dérangeait le pouvoir de Poutine, en passant par Myriam Makeba, qui a « enseigné la rage de la dignité », jusqu’à Michel Petrucciani. Dès lors, les lumières, ainsi décrites par Saviano, percent l’enfer. Plus rageuses encore que lui, elles dressent leurs poings désespérés entre chaque ligne. Au bout de chacune d’elle : la beauté.

Des gens sont incapables de comprendre le mécanisme de la beauté. La beauté ne tient pas seulement à la physionomie, à l’élégance, au rayonnement, au charme. C’est aussi la capacité de faire apparaître à l’extérieur ce qu’on est à l’intérieur. De ressembler à ce que l’on imagine, de montrer qui l’ont est vraiment. Chaque fois que je m’interroge sur la beauté, je pense à Michel Petrucciani.

Dans « La Beauté et l’Enfer », l’auteur reprends des forces et en donne également. Certes, le livre raconte comment la mafia est en train de pourrir un monde entier de l’intérieur et  balance même les noms parce que « « Les responsables ont des noms. Ils ont des visages. Peut-être même une âme. Ou peut-être pas », mais il parle surtout de ce qu’il faut en soi pour être dans cette démarche de « creuser » puis de « révéler ». Etre celui là qui a « encore ouvert sa grande gueule » et qu’on essaye de faire taire. A travers son histoire et celles de quelques autres, il parle de son métier et de ceux qui s’y consacrent avec une passion certaine pour les autres et pour la vie, qu’on n’écoute pas mais qu’on condamne tout de même à l’isolement, bien loin des médias de masse qui désinforment, eux, en toute sérénité.

Et c’est au nom de la force de la dénonciation, unie à la faiblesse de la personne humaine, qu’il faudra trouver les outils pour faire renaître un nouveau journalisme d’investigation, plus diffus et plus efficace. Pour ne pas contraindre à un combat héroïque et solitaire quelques journalistes locaux, que personne n’écoute.

Voilà. Il y a des livres dangereux, où des écritures sans compromis soulèvent des couvercles de silence et donnent à voir au monde ce qui grouille dans son ventre. Ceux qui écrivent ces livres là ont fouillé les mots et les faits avant de savoir ce qu’ils allaient en faire. Ils ont décidé de placer la vérité avant leur existence, jusqu’à ce que l’une et l’autre ne fasse plus qu’une. Et plus dangereux encore, ils sont lus. Avec eux, les vérités appartiennent à tout le monde. Ils dérangent l’ordre établi. Roberto Saviano est de cette trempe là. Et quand une plume vous rappelle à ce point ce qu’est le courage, la chose à faire en tant que lecteur, c’est de la lire.

Roberto Saviano
La Beauté et l’Enfer
Editions Robert Laffont, 2010
319 pages

 

Kattalin

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Kattalin
Chroniqueuse

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