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Ruisseau dans la forêt

Tarjei Vesaas – Vie auprès du courant

Dernier texte publié et unique recueil de poésie traduit en français, Vie auprès du courant (Liv ved straumen en nynorsk) tient une place particulière dans l’œuvre de Vesaas. C’est à l’hôpital qu’il corrige les épreuves de ce livre qui paraîtra quelques mois après son décès, en 1970.

Au seuil de sa mort, l’artiste se penche vers la forme poétique avec laquelle il se plaît à voguer dans l’espace comme dans le temps. Écrivain de l’ineffable, il habite toutes ces sensations qui ne peuvent être exprimées, ce sur quoi les mots des hommes butent immanquablement :

Un homme peut enrager dans ces nuées,
être pris de folie furieuse,
hurler dans l’obscurité.
non pas à cause des moustiques, mais du reste :
de ce qu’il ressent
mais ne peut expliquer

Il aborde, avec une force toute particulière, libéré des contraintes de la narration romanesque, les thématiques qui lui sont chères, au premier rang desquelles la contemplation d’une nature aussi belle que dangereuse, dont la formidable présence résonne au cœur de ceux qui savent écouter. Le regard porte sur une vie grouillante, faite de plantes, d’insectes, d’oiseaux, tous soumis, avec l’homme à l’intransigeance de l’hiver comme à la douceur du printemps.

Le recueil est composé de cinquante poèmes répartis en quatre ensembles qui ne portent pas de titre. La première partie est particulièrement centrée sur cette conscience aiguë qu’avait Vesaas du monde qui l’entourait. Tel le Mattis des Oiseaux, il y a chez l’écrivain une porosité très forte entre les paysages extérieurs qu’il contemple et ses territoires intérieurs.

Pas de jugement porté sur cette nature, dont la force nourricière n’a d’égale que la puissance destructrice, mais un apprentissage dont il semble tirer les leçons, à chaque instant de sa vie, comme dans ses vers du poème intitulé « Au travers des branches nues »

Avant qu’elles ne disparaissent
il est encore temps de songer à
ce qu’elles ont signifié pour soi,
à ce qu’elles continuent d’être.
On se dit que dans un sens
on a toujours vu sa vie au travers
de branches souples, nues,
et de branches grossières à l’écorce épaisse.
Enchevêtrement d’air et de vie
et de tout ce qui afflue.

Le végétal, l’animal, le minéral comme l’homme habitent tous ensemble les vers de Vesaas. Ils forment un tout indivisible. Et alors qu’il avance vers sa propre fin, le poète distingue l’homme qui s’ignore, qui, déconnecté des mondes extérieurs qui l’entourent est déconnecté de lui-même, et l’homme qui accepte sa place dans un monde qui le dépasse. Qui est ouvert sur le monde et donc qui est au monde. Mattis était au monde. Et pour Vesaas l’enfant possède également cette faculté de recevoir : «L’enfant sait tout. ». Mais tout savoir ne le protège pas, car rien ne protège de ce qui vient. L’enfant aussi peut s’allonger dans le pré et se laisser mourir « dans un étonnement silencieux ».

Ainsi le poème éponyme « Vie auprès du courant » tient une place très importante dans le recueil et est très lié avec l’œuvre de Vesaas en général. Dans le marais, où sévissent les moustiques mais où évolue également toute une vie aquatique et végétale, l’homme rencontre un serpent. « La compréhension ricoche entre eux, l’effroi aussi. » Et cette question, fondamentale : « Qui suis-je ? ». Difficile de ne pas rapprocher ces vers de Nuit de printemps, où, dans un autre recoin humide, bordé d’autres « exquises angéliques », Hallstein s’effraie du regard d’un serpent qu’il croit légendaire. Une confrontation déplaisante parce qu’incompréhensible, pour l’homme comme pour le reptile, incapables de voir qu’ils ne font qu’un.

Le poème dit beaucoup de cette interrogation de l’homme sur sa propre place dans le monde. De son incapacité à reconnaître le foisonnement de la vie. Ce marais, l’homme le voit comme un « enfer », qui pourtant grouille de vie, qui se pare d’une beauté particulière, toute d’étrangeté, impénétrable pour qui ne regarde pas avec des yeux de poète.

Ce recueil est aussi celui de la mort. Elle est omniprésente, irrémédiable et acceptée. Vivre auprès du courant c’est peut-être aussi se tenir à un point de rupture, s’apprêter à lâcher prise et se laisser emporter pour franchir la nécessaire frontière. Nécessaire parce qu’elle fait partie du chemin. Cette question du chemin est importante au point qu’il y a deux poèmes portant ce titre. La poésie de Vesaas ouvre donc un passage, et l’emprunter avec lui c’est s’ouvrir à des mondes oniriques et plonger dans ses propres profondeurs.

Comme un homme qui, au seuil de la mort se retourne sur sa vie, il offre des réminiscences de son passé, dévoile un peu de son intimité, évoque le « bras serein » de sa mère, « l’énigmatique » vie de son père, sa terre natale, son chez soi. Mais il est également très lucide, et ce dans l’ensemble de son œuvre, sur la nature humaine.  Conscient des blessures subies pendant le siècle qui vient de s’écouler, il observe les futures béances avec une acuité particulière :

Le vent souffle et transperce.
Les vieilles feuilles dansent.
Les vieilles portes grincent.

Mais les vieilles idées se font
neuves et dangereuses
dans le vent jeune.

De la société de transport (T.I.R.) qui trace une route aveugle et absurde dans les forêts enneigées aux bombes au napalm, l’incendie couve et les hommes épuisent le sens des mots. Aussi la contemplation, l’acceptation de la mort côtoient également le pessimisme le plus sombre dans des textes véritablement poignants.

Mais la lumière apportée par le retour chez soi, par la vue d’un oiseau ou par les jeux d’un rayon de soleil qui court le long d’une fenêtre, la lumière de ce qui est beau et qui vit pleinement, de ce qui bat au rythme des pulsations de la terre, cette lumière-là habite aussi l’écriture de Vesaas. Elle soulage, permet d’accepter, que, dans nos souterrains intérieurs, réside ce qui ne peut être dit. Cette lumière-là nous lie au monde, nous donne la possibilité d’habiter le monde.

Les rochers pleurent toujours.
De pleurs millénaires ils portent l’empreinte
quand on les connaît.
Les rochers et les pleurs
on les a en soi.

 

Vie auprès du courant de Tarjei VesaasLa Barque Tarjei Vesaas

Édition bilingue – traduit du nynorsk par Céline Romand-Monnier
(avec la complicité de Guri Vesaas & Olivier Gallon)

Postface d’Olivier Gallon

128 pages

 

 

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