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Voyage(s) en terres africaines 1/2

Repoussant les frontières et se réclamant de la littérature-monde, les littératures d’Afrique et des Antilles aident à penser et vivre la diversité. Petit voyage dans ce foisonnement de voix et d’imaginaires, aux croisements des mondes et des genres à travers une première sélection de cinq titres. En ce début de vacances d’été, des nouveautés, des classiques en devenir et des textes fondateurs pour les curieux, les amateurs de belles langues et d’histoires profondes et drôles.

Les Pêcheurs, Chigozie Obioma, éditions de L’Olivier/ Points seuil,  (Nigeria)

L’auteur nigérian signe un beau et puissant roman d’apprentissage ainsi qu’une allégorie politique sur l’histoire contemporaine de son pays. Un texte bluffant.

Akure, ville de l’ouest du Nigeria, dans les années 1990. La vie d’une famille constituée de quatre frères suit son cours naturel : le père part travailler chaque matin tandis que la mère, qui tient un étal de fruits et de légumes au marché, s’occupe de la fratrie. Mais tout cet équilibre vacille lorsque le père est muté dans le nord. Désobéissant aux ordres paternels, les enfants s’aventurent et pêchent dans les eaux du fleuve interdit Omi-Ala jusqu’au jour où il tombe sur Abulu le fou qui murmure une terrible prophétie : l’aîné de la famille mourra de la main d’un de ses frères. Insidieusement, ce poison mortifère s’insinue dans les esprits…

Puisant dans les sources de la tragédie grecque, de la fable historique, de la saga familiale et de l’animisme, Les Pêcheurs est une fascinante variation autour du classique nigérian Tout s’effondre, à la langue poétique et moderne. Un très grand roman.

Notre mère était une fauconnière:

Celle qui veillait, postée sur les collines, pour repousser tous les maux qui semblaient menacer ses enfants. Elle possédait un double de nos âmes dans les poches de la sienne, et pouvait aisément flairer les problèmes encore en gestation, comme les marins discernent l’embryon d’une tempête à venir. Elle n’hésitait pas à épier nos conversations, dès avant que notre père quitte Akure. Parfois, quand nous étions en groupe dans la chambre de mes frères, l’un de nous se glissait vers la porte, l’ouvrait brusquement et surprenait notre mère en flagrant délit. Mais, tel un fauconnier familier de ses ouailles, elle parvenait souvent à retrouver notre trace.

Amour, Colère et Folie, Marie Vieux-Chauvet, éditions Zulma, (Haïti)

En trois tableaux sombres et suffocants, l’auteur se livre à une véritable autopsie de la société haïtienne et de ses fièvres sexuelles, sociales, politiques et raciales, sous le règne d’une machine de terreur.

Se situant avant l’avènement de Duvalier, « Amour » est la confession brûlante d’une vieille fille, aristocrate décadente, qui s’assure du bien-être de son clan au décès de son père, mais qui s’ennuie dans sa bourgade de province engluée dans son arrogance et ses préjugés, en proie à l’arbitraire et à la violence politique. Et qui brûle en silence comme une torche. Née noire dans une famille à la peau claire, elle est exclue du commerce amoureux de son milieu. Blessée, elle observe, manigance et veille aux malheurs d’autrui. Et c’est un monologue de désir, de révolte et de lucidité qui nous est livré. Ce huis clos familial suffocant est un formidable laboratoire où sont explorées avec sensualité et violence les sombres passions humaines durant cette période, quand tombent les masques.

La réédition de ce beau roman fiévreux, initialement paru en 1968, est une magnifique invitation à la liberté de conscience.

La pureté n’existe pas et les besoins de la chair sont normaux. Peut-on vivre sans manger ou sans boire? Je me tords sur mon lit, en proie à des désirs que rien n’arrive à assouvir. Je ferme la fenêtre de ma chambre, m’assure que ma porte est verrouillée et je me déshabille. Je suis nue, devant le miroir, encore belle. Mais mon visage est flétri. J’ai des poches sous les yeux et des rides sur le front. Visage sans charme de vieille fille avide d’amour. Je hais Félicia d’avoir introduit cet homme dans la maison. Ma tentation. Ma terrible et délicieuse tentation ! Quand ils quittent leur chambre, je vais toucher, sentir les draps sur lesquels ils ont fait l’amour, cherchant comme une affamée cette odeur d’algues marines mêlée de sueur masculine qui doit être celle du sperme et qui se mélange au parfum fade de Félicia.

120 nuances d’Afrique, éditions Bruno Doucey

Tout ou presque reste à découvrir de l’intense production poétique africaine. La belle maison d’édition Bruno Doucey, ouverte aux poésies du monde et qui ne dissocie pas les voix du lyrisme et celles de l’engagement, nous la fait découvrir.

Cap sur une superbe anthologie qui fait escale sur le continent africain et dans les territoires, majoritairement insulaires, où les cultures africaines ont essaimé (Antilles, Madagascar,…). Une escale en douze chapitres partagés en entités géographiques : méditerranéenne, saharienne, caribéenne, américaine,… Un régal de tons et de thèmes qui fait la part belle à la jeune génération et aux femmes et qui nous fait redécouvrir des chefs-d’œuvre oubliés.

« Natte à tisser » de Tchicaya U Tam’si (extrait)

Il venait de livrer le secret du soleil/ et voulut écrire le poème de sa vie

pourquoi des cristaux dans son sang/ pourquoi des globules dans son rire

il avait l’âme mûre/ quand quelqu’un lui cria /sale tête de nègre

depuis il lui reste l’acte suave de son rire/ et l’arbre géant d’une déchirure vive/ qu’était ce pays qu’il habite en fauve /derrière des fauves devant derrière des fauves

son fleuve était l’écuelle la plus sûre/ parce qu’elle était de bronze/ parce qu’elle était sa chair vivante

c’est alors qu’il se dit/ non ma vie n’est pas un poème

voici l’arbre voici l’eau voici les pierres/ puis ce sacerdoce du devenir

il vaut mieux aimer le vin/ et se lever le matin/ on le lui conseille/ mais plus d’oiseaux dans la tendresse des mères

Congo Inc – Le testament de Bismarck, Jean Bofane, Actes sud/ Babel (Congo)

Isookanga est un jeune pygmée. En pleine forêt équatoriale, il peine à s’adapter au rythme ancestral de sa tribu et lui préfère les jeux vidéos de guerre et le rap de Snoop Dogg. Après une énième dispute avec le chef son oncle, Isookanga décide de partir tenter sa chance à Kinshasa, la capitale. C’est que depuis qu’il a découvert sur Internet les possibilités folles du capitalisme et de la mondialisation, il ne comprend pas pourquoi lui, pourtant un esprit brillant, devrait être mis au ban de la richesse. Arrivé en ville, il s’alliera avec une bande de Shégués, les enfants des rues kinoises, et montera un commerce florissant d’eau potable suisse avec Zhang Xia, son associé chinois.

Deuxième roman du congolais Jean Bofane, Congo Inc. est un portrait au vitriol d’une société en pleine mutation, déséquilibrée par l’arrivée soudaine du capitalisme forcené. Ce tableau nous semble absurde, et pourtant… Des portraits de seigneurs de guerre désœuvrés pariant sur de gigantesques richesses naturelles au pasteurs faisant de leur église des machines à sous divines, tout est ici pots-de-vin, magouilles et violences plus ou moins dissimulés. Traité avec un cynisme et un humour décapant, Congo Inc. pose la question du développement de l’Afrique, attaqué de l’extérieur comme de l’intérieur. Un livre qui fait rire, mais dérange aussi profondément.

Arc bouté sur ses cuisses, il ignorait que chaque coup de rein qu’il lui portait était pour elle comme le fouet que ses ancêtres avaient subi lors de l’esclavages […], que chaque pénétration provoquait une turbulence digne d’une émeute pour l’indépendance, […] que chaque secousse dans son ventre sensible résonnait comme les salves tirées par le néocolonialisme sauvage…

Histoires rêvérées, Mia Couto, Chandeigne, (Mozambique)

Recueil de nouvelles originellement écrites en 1994. Entrelaçant la réalité crue d’un Mozambique hanté par les ravages de la guerre civile (1977-1992) et les possibilités infinies du songe comme exutoire universel, ces brefs textes de Mia Couto croquent les instants de vie d’hommes et de femmes portés par l’espoir et l’insoumission. Le rêve y est ici le théâtre de toutes les résistances et la lutte s’organise jusque dans l’écriture : de mots-valises en néologismes, l’auteur et le minutieux travail de sa traductrice bâtissent les fondations d’un nouveau langage, où les humains se « déseffondrent » et « contreparolent » à leur aise, où la poésie des symboles adoucit jusqu’aux jours les plus sombres. Splendide !

Cela s’est passé dans les temps coloniaux, je devançais encore l’adolescence. La vie s’écoulait dans le fameux Esturro, quartier plein d’avoisinants. Dans ce petit coin, les Portugais lavaient leur existence au grand jour. Ceux-là ne s’élevaient pas maîtres, même leurs rêves étaient peu ambitieux. S’ils exploitaient c’était en arrondissant les centimes d’autrui. S’ils volaient c’était pour ne jamais être riches. Les autres, les vrais maîtres, même moi je ne savais pas où ils habitaient. Sûrement, ils n’habitaient même pas. Habiter est un verbe qui s’utilise uniquement chez les pauvres. « Chaussures à hauts talons »

Sarah & Paco

À propos Sarah

Chroniqueuse

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