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Fan man, William Kotzwinkle, Cambourakis - bandeau

William Kotzwinkle — Fan man. Déambulations d’un hippie dans le Lower East Side.

« Voilà ma besace, mec. Maintenant il faut que je la truffe d’articles essentiels à la survie dans la rue : partitions, ventilateur, réveil, magnétophone. Le dernier objet à ajouter à ma besace de survie est la casquette coréenne avec cache-oreilles du commandant Duchmoll, au cas où, chemin faisant, je serais amené à entendre de la musique portoricaine.
Il y a des milliers d’autres bidules dans ces pièces, mec, que je devrais emporter en cas d’urgence, et comme on est en été, JE DOIS prendre mon pardessus. J’ai la forte intuition qu’il se révélera bien pratique. »

Objet d’un véritable culte aux États-Unis depuis 1974, Fan man a inauguré en 2008 une série de traductions des romans de William Kotzwinkle par les éditions Cambourakis, qui depuis ont publié L’ours est un écrivain comme les autres, Docteur Rat et Mister Caspian et Herr Felix. Un dernier livre poursuit son exploration de l’œuvre du grand Kotzwinkle avec ce roman perché et foutraque à l’humour décalé, traduit avec brio par Nicolas Richard. Fan man est un plongeon dans le flux de conscience d’un hippie dans le Lower East Side, à la jonction entre 60’s et 70’s, et il faut quelques pages pour accepter de se laisser porter par le courant de ce stream-of-consciousness chaotique, désordonné, imprévisible à tendance obsessionnelle d’un type qui parle de lui à la troisième personne et ponctue toutes ses phrases par des « mecs » qui remplacent presque les virgules. Le procédé n’est pas sans risque et certains détesteront autant que les autres dont je fais partie adoreront — l’expérience est inoubliable. William Kotzwinkle réussit à retranscrire avec brio le monologue intérieur d’un marginal un peu fou sans prendre de recul et à produire un décalage à la fois hilarant et touchant.

Vu de l’extérieur, Horse Badorties serait un de ces weirdos qui peuplent les parcs, les marches des églises et les cabines téléphoniques, ces filles et ces mecs à la dérive qui zigzaguent sur les trottoirs, points fixes du décor qui se démarquent par leurs mouvements erratiques au milieu des marées humaines pressées, qui vagabondent et qui glandent, dont les occupations semblent toujours aberrantes ou extra-terrestres. Sa mission primordiale est d’organiser un Grand Concert pour lequel il distribue des partitions à des « poulettes de quinze piges » dans le but de les recruter pour sa Chorale de l’Amour et de les faire chanter en chœur dans des ventilateurs à pile. De l’église St Nancy sur Bowery à Chinatown, il traîne ses guêtres avec un pardessus et une casquette à cache-oreilles, un parapluie géant à l’effigie d’une marque de hot-dog, un ventilateur à la main, une besace pleine à craquer, se cause tout seul dans un magnétophone, achète de la piña colada à chaque coin de rue, s’arrête sous les porches pour sortir son narguilé et inhaler des herbes diverses, interpelle tout le monde et digresse à tout va, interrompt toutes ses phrases parce qu’il a un coup de fil à passer, squatte une piaule où il entasse détritus et trouvailles hétéroclites, inutiles, loufoques et souvent cassées  : luth chinois, talkie-walkie, allumette japonaise perpétuelle, boîte à musique, frein de métro, livre des morts tibétain…

« Les rames sont à l’intérieur, mec, et le canot tangue doucement, dérivant à sa guise, mec. Les dieux le feront naviguer à ma place, mec, et protégeront l’innocent endormi.aux marées du saint étang croupi, mec, je m’abandonne. Je suis rincé, mec, d’avoir perdu mon bus de ramassage scolaire, coupé à travers les marais, passé des oups de fil toute la nuit et ramé jusqu’au milieu de ce putain de lac artificiel empoisonnée. Maintenant, mec, dans le silence absolu et la paix, admirant le limpide ciel gris de suie au-dessus de moi, mec, j’absorbe le prâna vital, mec ; le fluide astral de la vie, mec, pénètre dans ma précieuse personne en voie de désagrégation. »

Fan man caricature les hippies post-summer of love en exacerbant tout ce qui a provoqué le déclin de cette contre-culture, de l’abus des drogues douces au sexisme du free love — Horse, entre deux fumettes, réagit à peine quand l’une de ses « poulettes » est violée dans son appartement. Mais le potentiel comique de la mise en scène détachée de situations absurdes, et surtout l’empathie et la compassion de l’auteur pour son héros permettent au livre de dépasser la simple satire. Dans la tête de Horse, ce qui passerait pour cradingue, taré ou juste bizarre devient magique — et drôle. Car Horse Baborties n’est qu’amour, musique, et « libération des énergies ». Il a le flow et la frénésie beat, un sens du rythme incroyable, un bouddhisme joyeux,rêve de trouver beauté et sérénité dans le parc de son enfance,ne monte des business que s’ils ne sont pas lucratifs, se purifie avec un mantra stupide qui consiste à répéter « andouille » toute la journée. William Kotzwinkle a créé un clochard céleste sublime et un hommage unique à la littérature américaine des années 50 et 60.

Fan man, William Kotzwinkle, Nicolas Richard, Cambourakis

Lire aussi  nos chroniques des autres livres de William Kotzwinkle :

Mister Caspian et Herr Felix
Docteur Rat
L’ours est un écrivain comme les autres

Fan man, William Kotzwinkle.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard.
Éditions Cambourakis, 2008.
Lou.

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