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Clara Dupuis-Morency Mère d'invention couverture

Clara Dupuis-Morency- Mère d’invention

C’est un avortement qui marque le début de Mère d’invention de Clara Dupuis-Morency. Enfin, tout d’abord l’apparition de la fameuse ligne rouge sur la buvard d’un test de grossesse et ensuite le regard lourd de sens de son compagnon. Puis vient l’acte militant, la croyance politique autour du droit à l’avortement : elle n’hésite pas, ne se sent pas obligée de justifier son choix. Ainsi elle refoule le sentiment terrible qui pointe, s’enferme elle-même dans un espace réduit et clos. Un espace sans espace. S’en suit l’écriture, comme une lettre adressée à cet enfant mort, un monologue où les phrases prennent une forme organique à l’image du corps : malléable, parfois fuyante et surtout dans un mouvement constant.

L’autrice se fait architecte de la syntaxe, s’approprie les mots et la ponctuation pour retranscrire un fil de pensées sur le papier. Ça ne s’arrête pas, mais en même temps la pensée ne s’arrête jamais, sauf après le point final, la mort. C’est la pensée du corps qui circule dans ce livre, ce qu’il a dire, comment il s’exprime. Ce corps féminin, qui est voué à une temporalité sans cesse rappelée. Le cycle du sang, le sang menstruel qui s’écoule. Le fœtus qui tombe dans les toilettes pour éviter le pourrissement du corps, la contamination de la matrice par un minuscule amas de cellules mortes.

” Franchement je ne vois pas en quoi cela relève de la puissance féminine de se contorsionner dans une douleur atroce du à l’effet secondaire d’un médicament destiné aux soins des ulcères de l’estomac. Je ne vois pas en quoi cela relève du féminisme d’ingérer une pilule dont dont on s’est aperçu qu’elle causait le dommage collatéral de provoquer une fausse couche chez les femmes enceintes, parce qu’on investira quand même pas un sous pour l’élaboration d’un médicament spécialement pour ça, pour ces salopes qui tuent leurs enfants. “

Mère d’invention possède une narration qui se déplie au fil du texte. En effet, Clara Dupuis-Morency déploie ce qui a éclos et à été caché dans son geste d’avorter. La portée de ce geste, en parallèle sa thèse de doctorat en littérature comparée sur Marcel Proust et W.G Sebald, l’obsession croissante du retour de la ligne rouge sur le papier buvard, ses rêves, ses lectures d’Ango, tout se succède : le langage devient matière, l’écriture développe le sentiment du geste. 

” Pourtant, j’aime mon sang, j’aime regarder la couleur rouge profond, rouge vie, rouge crime sur le papier blanc, c’est le plus beau rouge que j’aie jamais vu, et puis quand ça tombe dans la cuvette, quand lentement les gouttes percent la surface de l’eau et plongent jusqu’au fond, je le boirai ce sang là, pour vampiriser mon propre corps, je me demande quelles divinités ça invoquerait, je serais un heureux vampire, le drame des vampires c’est de durer jusqu’au prochain boire, une vraie régression de mâle, ça. “

Ce livre aborde la maternité et la dimension du corps et de l’esprit à se concevoir dans le langage. L’expérience liée à la maternité y est décrite de manière très large : l’avortement bien sûr, mais aussi la duplicité des signaux du corps, puis la nouvelle grossesse. Il y a aussi les souvenirs, l’héritage: l’impression de lègue générationnel du premier enfant mort, du garçon mort suivit des deux sœurs, « un de perdu deux de retrouvé. »
Clara Dupuis-Morency déroule son raisonnement en créant des ellipses entre le passé et le présent, se projette dans l’avenir, divague parfois, mais parvient toujours à exprimer avec une incroyable justesse la puissance du vécu.

Pourtant il s’agit d’un premier livre et cependant la voie.x narrative de l’autrice est vibrante, entêtante. C’est un choc ce livre.

La dent poussait croche, encore plus que les autres, et pesait sur elles, ça irradiait dans tout mon crâne. Bien sûr que c’était un crochet, rien ne se passe comme prévu dans cette bouche, mes dents sont l’incarnation de mon angoisse fondamentale de vivante. Il y en a pour qui se sont les yeux, cela dépend de ce qui fonctionne mal, j’imagine, de ce par quoi on ressent matériellement et profondément la vulnérabilité.

 

Clara Dupuis-Morency Mère d'invention image

Éditions La contre allée
Collection La sentinelle
246 pages
Caroline

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Caroline
Chroniqueuse

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Un commentaire

  1. Lu lors de sa sortie au Québec, l’an dernier. Coup de foudre pour la plume, pour la réflexion qui nous balade d’un sujet à l’autre. Le thème n’est pas celui qui me touche le plus, mais malgré tout, j’ai beaucoup aimé et je relirai l’autrice.

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