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Entretien avec Elodie Denis : Agentique, l’écriture et le Vietnam

Alors que nous vous parlions récemment de l’incontournable “Agentique” d’Elodie Denis, nous avons eu l’immense chance de nous entretenir avec elle pour parler du roman, mais aussi d’influences et d’écriture. Une autrice passionnante avec un regard unique sur la littérature et la création. Une rencontre passionnante que voici :

 

Bonjour Élodie, pour celles et ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu te présenter ainsi que ton parcours en tant qu’autrice ? Comment est né le roman Agentique ?

Fan de musique rock, de cinéma, et de comic books, j’écris dans des webzines/fanzines et magazines rock depuis quasi vingt ans (aujourd’hui, dans le bimestriel new Noise magazine principalement) mais aussi dans la presse ciné depuis un an et demi, du côté du mensuel La Septième Obsession. J’ai co-signé mon premier livre en 2017 : un essai de pop-philo sur les super-héros (La Philo des Super-héros, aux éditions de l’Opportun). Ce n’est qu’en juillet 2019 que je me suis remise à la fiction – abandonnée depuis plusieurs années par manque d’aplomb – pour un recueil que sortait un ami à la tête d’une petite maison d’édition/fanzine/émission de radio baptisés « Zone 52 ». Il s’agissait d’un texte dans le registre fantastique qui m’a valu quelques chouettes retours. Cette expérience entre amateurs passionnés m’a redonnée confiance et le goût de raconter mes propres histoires. En plus, mon complice Vincent Mondiot participait au projet. C’est un super auteur de littérature adulte et jeunesse (dans ce dernier domaine, il vient d’ailleurs de sortir le poétique Émergence 7 chez Actes Sud, un récit initiatique entièrement illustré sur fond d’invasion de Kaijū en Bretagne) et un vrai partenaire d’écriture au sens où on se fait lire tous nos textes. Vous connaissez l’expression « frère d’armes », eh bien Vincent est un peu mon « frère de plumes » et je lui dois énormément ! Dans la foulée, Vincent (toujours lui) m’a mise en contact avec le fanzine Fiction, ressuscité par Christine Luce avec le soutien logistique des Moutons Électriques, et nous avons de nouveau partagé une publication, à savoir le 1er numéro de la nouvelle mouture du fanzine dans lequel j’ai signé la nouvelle fantastique « Nautilus Somniens ». Ce récit de voyage dans le temps a attiré l’attention de l’éditeur Mérédith Debaque des Moutons Électriques qui m’a proposé de lui pitcher un court roman pour sa collection Courant Alternatif, à savoir des livres « de genre » moins centrés sur le surnaturel, plus de l’ordre de la littérature spéculative à tendance politisée. À partir de là on m’a commandé d’autres nouvelles (pour le 1er n° d’un nouveau magazine de mode, Silhouette, dans lequel j’ai signé une courte fiction fantastique, pour la saga cyberpunk Colonie Kitej de mon ami Vincent, etc.). Le virus de la fiction m’avait de nouveau contaminée, ou plutôt, il était sorti de sa phase de dormance tandis que les Moutons Électriques m’invitaient à me lancer dans un premier roman engagé ! On était début 2021 et, touchée par le combat de la Franco-vietnamienne Trần Tố Nga, qui à près de 80 ans, assignait alors en justice 26 sociétés multinationales agrochimiques, dont Monsanto, pour une reconnaissance de toutes les responsabilités dans l’épandage d’agent orange pendant la Guerre du Vietnam, j’ai décidé de m’inspirer de ce terrible épisode historique intervenu entre 1961 et 1971. Un drame écologique et humain encore irrésolu puisque des enfants malformés ont continué de naître au Vietnam, tandis que les populations locales n’ont toujours pas obtenu réparation. Mes personnages me sont rapidement venus, puis l’envie de les mettre en scène de nuit, dans la jungle… un cadre spatio-temporel propice à l’« inquiétante étrangeté », et à la résurgence des fantômes du passé, un peu comme dans le film L’Échelle de Jacob d’Adrian Lyme.

Quels auteurs/trices t’ont influencé dans ton envie d’écrire ?

Pour Agentique, je dirais l’autobiographie Ma terre empoisonnée de Trần Tố Nga, Entre Ciel et terre de Lệ Lý Hayslip (comme l’adaptation qu’en a proposé Oliver Stone), le cinéma américain d’ailleurs (Apocalypse Now, Platoon…), les romans et écrits plus autobiographiques de Kent Anderson, mais aussi le photographe de guerre Patrick Chauvel et son superbe livre Sky, témoignage de son amitié avec un soldat américain d’origine apache pendant la guerre du Vietnam. L’une des scènes d’Agentique (le souvenir du massacre des truies en camps d’entraînement) puise d’ailleurs dans un épisode rapporté par le reporter français, pour en proposer une réécriture. D’où la mise en avant de Sky dans les mentions bibliographiques finales du roman, et le choix « hommage » de prénommer un personnage secondaire « Patrice » en me fiant à ce que je connais du vrai Patrick Chauvel, sachant que mon personnage principal masculin appartient aux mêmes forces spéciales que l’ami du photographe (le fameux Sky) : les L.R.R.P surnommés « Lurps ». On y trouvait beaucoup d’Amérindiens et mon héros est d’ailleurs lakota. Sinon, je lis énormément et ce depuis toujours – de la littérature classique comme des genres plus « pop », comics de super-héros y compris –, ce que reflètent un peu les personnages d’Agentique en se référant à George Sand et Faulkner (que j’adore) autant qu’à Walt Disney, sans oublier l’influence Spiderman pour l’arc narratif de l’un d’entre eux (oui oui…). Je dirais que j’admire autant la poésie d’Éluard ou Emily Dickinson, la prose de Marie Ndiaye que le théâtre de Wajdi Mouawad (autre source d’inspiration d’Agentique) mais surtout les récits de Jorge Luis Borges, Harry Crews, Craig Davidson (alias Nick Cutter), Edgar Allan Poe, Daniel Woodrell, Chris Claremont et Ann Nocenti chez Marvel comics, Cormac McCarthy, Alan Moore, J. G. Ballard et Gibson, John Fante, Octavia Butler, Antoine Chainas ou encore Stephen King, un auteur qui a infiniment compté pour moi. Même si je suis loin d’avoir épuisé la bibliographie de ce dernier, ses fictions (à commencer par l’inoubliable Ça) ou son essai Écriture (que m’avait offert mon ami Vincent) m’accompagnent depuis un moment déjà, et avec les livres dont vous êtes le héros, Tolkien, Phillipe Ebly, Michael Ende, Stevenson et Margaret Weis/Tracy Hickman ou Hugo (L’Homme qui rit !), ils correspondent à mes premières grandes évasions littéraires, forcément initiatrices de mon désir de raconter à mon tour. Le Talisman des territoires notamment (co-écrit avec Peter Straub) ou Shining que j’ai dû dévorer au même âge que leurs héros Jack et Danny ! Enfin, mon envie d’écrire s’est aussi nourrie des écrits (publiés ou non) de mon ami Vincent Mondiot, un auteur et ami que j’ai lu in extenso et dont les personnages, ambitions narratives et la discipline m’inspirent !

Comment, en tant que journaliste/chroniqueuse, aborde-t-on le passage à la fiction ? Est-ce différent dans la manière de construire son texte ? Nous pouvons sentir, à la lecture de ton roman, que le contexte géographique et historique a été travaillé pour coller au mieux au réel. Cela t’a-t-il demandé beaucoup de travail de recherche en amont, et si oui comment as-tu procédé ?

Questions intéressantes… On a coutume de séparer les œuvres en deux domaines, documentaires et fictions. D’emblée, l’activité de journaliste/chroniqueuse musique et ciné m’ancrerait dans la première catégorie, et le roman dans la seconde. Seulement, depuis Cicéron, et même avant chez Aristote, les traités de poétique assignent à l’écriture quelle qu’elle soit la triple finalité de plaire (placere) par la qualité de la langue, d’émouvoir (movere) le lecteur, mais aussi d’informer … docere. La même racine que « documentaire ». Et si j’y réfléchis, les romans qui m’ont marquée n’ont jamais exclu le troisième aspect. Pour prendre un exemple bien connu de tous, quand je lis Retour à Brooklyn de Hubert Selby Jr., j’apprends sur la toxicomanie et ses rituels, sur la famille juive new-yorkaise pauvre ou riche (avec tout ce qui est dit de Sara – la mère de Harry – et des parents de Marion), la musique de Gustav Mahler et la judaïté/conversion du compositeur (Marion en discute avec son psy)… Il y a donc bien du docere dans ce texte pourtant centré sur l’émouvante (movere) déchéance de ses protagonistes, dans une langue ultra explosive et innovante – saccadée –, avec ses dialogues narrativisés comme jamais (donc un texte puissamment ancré du côté du placere stylistique). En comparaison, une recension de disque ou de film va elle aussi chercher à transmettre des émotions (celles que le chroniqueur a ressenties au contact de l’œuvre) dans une langue travaillée et plaisante, mais c’est l’aspect informatif (documentaire) qui va prévaloir. Par exemple, si je chronique Requiem For a Dream pour La Septième Obsession, je vais d’abord l’identifier comme un film de Darren Aronofsky, co-scénarisé avec Selby d’après Retour à Brooklyn, parler du montage parfois halluciné, de la caméra à l’épaule, des inserts sur les pupilles qui se dilatent, des split-screens, etc. etc. Tenter de bien décrire la proposition cinématographique… Idem si je chronique sa BO pour new Noise, je vais expliquer qu’il s’agit du guitariste Clint Mansell de Pop Will Eat Itself, choriste sur The Fragile de Nine Inch Nails. Qu’il s’est associé au Kronos Quartet pour un mélange néo-classique/electro assez minimaliste, avec des montées poignantes au violon, etc. etc. Dans les deux cas, même si les trois ingrédients seront présents dans des critiques journalistiques qui se voudront les plus élégantes possibles, la visée documentaire va l’emporter sur le travail de la langue et, à plus forte raison, sur l’objectif de créer de l’émotion. Or il me semble que dans un roman, même historique, la proportion et les priorités diffèrent inversement… Pour Agentique, j’ai eu beau ressentir le besoin de ne pas me contenter de mes souvenirs de ma vie au Vietnam en multipliant les lectures sur la guerre ; à un moment, j’ai tout de même mis ces recherches en sourdine pour me concentrer sur l’écriture/ le style. Dans un effort de raconter au mieux Loan, Chayton, Trắc et Nhị, mes personnages et les bouleversements que je leur réservais, et en espérant susciter l’émotion la plus vive possible chez le lecteur…

Ton roman se découpe en chapitres qui proposent différents points de vue sur l’histoire. Une alternance de personnages et d’époques donnant une profondeur supplémentaire. Était-ce clair pour toi qu’il fallait multiplier les protagonistes dès le début, ou bien était-ce le texte qui l’a imposé ?

Je n’ai jamais été super fan des grosses sagas historiques et, en plus, le format de la collection « Courant alternatif » me limitait en nombre de signes. J’ai donc choisi de concentrer l’action sur 48h avec peu de personnages, en pensant très fort aux tragédies classiques et à l’unité de temps qu’elles prescrivaient. Mais je voulais précisément écrire un livre sur le retour du refoulé, sur les fantômes non absous du passé, la résurgence du mal sous différentes formes (malformations, traumas, vérité…) donc il fallait ménager une place à la mémoire de la jungle. Par ailleurs, je voulais donner autant voire plus de place au point de vue vietnamien, par rapport au regard américain. C’est comme ça que j’ai eu l’idée de ce rythme ternaire avec un chapitre du point de vue du vétéran américain, un autre du point de vue de la guide vietnamienne, et un autre avec les marionnettes dans la jungle qui rejouent des scènes d’un passé appelé à se préciser au fur et à mesure des chapitres multiples de trois.

Idem, nous pouvons constater à certains chapitres, des alternances de style, notamment un passage central, totalement frénétique, qui fait l’économie de « . » Donnant une sensation de transe/Névrose. Était-ce pensé ainsi du début ?

Oui, je les voulais étouffants, à l’image de cette fuite en avant des viêtcongs dans le labyrinthe végétal, et conçus comme des « plans séquences » littéraires. Par ailleurs, comme ils partent tous d’un étrange théâtre de marionnettes – même si on l’oublie au fur et à mesure –, comme ils sont autant de re-présent-ations théâtrales, je les voulais conjugués au présent par opposition au passé simple/imparfait des autres chapitres situés en 1996. Je me disais qu’au moins, à chaque entrée dans une section de ce type, le lecteur ressentirait un décalage, un bond vers un ailleurs de l’intrigue principale.

En parlant de voyage, on sent un besoin de faire vivre la géographie du lieu, et presque une volonté d’exactitude descriptive dans ta narration. Était-ce important pour toi de te montrer la plus précise possible sur la construction des lieux ?

J’ai une amie prof de français qui m’a annoncé qu’elle allait étudier un ou deux passages d’Agentique avec ses élèves de première comme exemples d « hypotyposes » littéraires (rire). Donc je ne vais pas nier cette tendance (ce travers ?). Si j’analyse, je crois que j’ai essayé de me remettre dans l’état d’esprit qui était le mien avant de passer plusieurs années au Vietnam : pour un lecteur français, qu’est-ce qui surprend, dénote complètement dans l’environnement au niveau visuel, olfactif, dans les mœurs ou la langue ? Le regard étranger (celui de mon personnage de vétéran américain) légitimait cet étonnement. Parce que je crois que ce pays me fascine et que j’avais envie d’en transmettre quelque chose à mes lecteurs. Il est là l’aspect documentaire d’Agentique sans doute, avec tout ce qui relève de la guerre également. Après, c’est une question de dosage. Dans Écriture, Stephen King met en garde contre les dangers de la sur-description… J’espère ne pas être trop tombée dans l’ornière, mais ce sera au lecteur d’en juger (rire).

Combien de temps t’a pris le temps d’écriture de ton roman, entre le moment où tu as eu l’idée et le moment où tu as pu envoyer la version finale ? Quel regard portes-tu sur ton roman avec le recul dont tu disposes aujourd’hui ?

Le roman a été rédigé entre février/mars et septembre 2021, donc sur environ six mois. Puis il y a eu la phase d’édition avec Mérédith Debaque et enfin la correction de Christine Luce. Avec le recul, je trouve le texte extrêmement noir et marqué par une certaine recherche formelle. Sans l’avoir relu, je sais que je me suis souvent pris la tête pour essayer de créer des allitérations, ou de l’étrangeté/du mystère, et le lexique s’en ressent. Certains lecteurs pourront juger le résultat à la limite de la préciosité, et si on me faisait ce reproche, je le comprendrais. Surtout après vous avoir parlé avec enthousiasme de l’oralité explosive chez Selby Jr (rire) ! Seulement c’est l’approche qui m’a semblé la plus adaptée quand je me suis lancée dans cette histoire mystérieuse et je ne regrette pas ce « laboratoire ». Mes prochains textes seront différents, mais j’ai beaucoup appris et pris énormément de plaisir à écrire ce roman de cette façon.

Quelle discipline t’imposes-tu dans ton écriture ? S’agit-il d’un exercice quotidien ? Quand tu écris, qu’est-ce qui peut t’inspirer ? Je pense à de la musique, un roman, un film, une situation, un lieu… Où puises-tu tes influences ?

Les livres, les films, les gens m’inspirent… Tout ce qu’on me raconte peut finir dans une histoire. C’est d’ailleurs le cas de l’anecdote des barrettes (chapitre VII), qui m’a été rapportée par une amie. Autre élément biographique : j’ai malheureusement moi-même eu à effectuer un funèbre voyage pour répandre les cendres d’un ami américain décédé… sauf qu’il n’était pas vétéran de la guerre et que c’était du côté de Đà Lạt, et non dans le delta du Mékong. On ne crée pas ex nihilo (Descartes le rappelle dans la première de ses Méditations métaphysiques : la sirène est un assemblage de femme et de poisson), et je m’imprègne beaucoup de mon entourage, de souvenirs vécus ou de lectures, films, lieux et chansons que j’aime lorsque j’écris (plusieurs morceaux de musique apparaissent d’ailleurs dans Agentique). Parfois, j’ai l’impression d’être le chat Tom des dessins-animés Hanna Barbera, à la poursuite de la souris Jerry en armure. Je sors un gros aimant en forme de U pour l’attraper et me retrouve enterrée sous une montagne de métaux lourds captés au passage. Tout ça pour dire que l’inspiration est partout, et que mon problème consiste plutôt à trier ensuite ! Pour ce qui est de la musique, je travaille de préférence en écoutant des choses instrumentales, afin de rester concentrée. J’essaye d’écrire de la fiction chaque semaine, car ma profession et mes activités journalistiques ne me permettent pas une implication quotidienne, sauf en vacances.

Justement, tes activités éditoriales n’empiètent-elles pas sur ta créativité par moments ? Quels sont tes projets et travaux en cours ? Et, pour finir, tes derniers coups de cœur ?

Alors si, malheureusement. Quand je réalise de grosses interviews pour new Noise, à traduire et retranscrire, ça me prive de temps d’écriture, et j’ai parfois du mal à tout concilier (même si j’adore cette activité journalistique). Cela dit, je suis déjà sur d’autres projets fictionnels : un récit plus pulp pour la collection « Karnage » de mon ami Jérémie de Zone 52. Enfin, si tout va bien et si le texte lui plaît ! Je continue aussi d’écrire des nouvelles, et j’ai un autre projet de roman de voyage dans le temps, déjà bien entamé mais en pause le temps de finir le premier projet. Et pour finir, mes trois derniers coups de cœur littéraires sont Émergence 7 de Vincent Mondiot dont je vous parlais tout à l’heure, ainsi que deux recueils de nouvelles : Faunes de Christiane Vadnais et L’Obscurité est un lieu d’Ariadna Castellarnau, découvert grâce à la recension d’Un dernier livre avant la fin du monde, donc un grand merci ! Et merci également pour toutes ces questions passionnantes ainsi que pour la très belle chronique d’Agentique !

À propos Ted

Fondateur, Chroniqueur

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