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L'insolente, dialogue avec Pinar Selek Guillaume Gamblin

Guillaume Gamblin- L’insolente, dialogues avec Pιnar Selek

Connue en France pour la persécution qu’exerce sur elle l’Etat turc depuis prêt de vingt ans, Pιnar Selek est une figure contemporaine rayonnante incarnant la figure de la résistance dans son pays natal mais aussi à travers le monde. 

On peut dire qu’elle a vécu plusieurs vies, des dizaines voire même des centaines, tant son parcours a été marqué par des engagements forts, des luttes contre l’oppression et l’exclusion incessantes et des rencontres décisives et diverses.
Dans L’insolente, Guillaume Gamblin condense le résultat de conversations entre lui et cette femme aux multiples cordes à son arc, écrivant une biographie inspirante sans trace de voyeurisme, de pathos ou de prétention. Il s’agit d’un récit construit à quatre mains sur l’itinéraire hors norme autour d’une personne cristallisant à elle seule des engagements politiques, écologiques, féministes. Une personne dirigée par un besoin de non-violence et d’ouverture aux autres.

En construisant ensemble ce récit, quelques questions nous ont aiguillé.es: Comment une expérience particulière peut-elle en inspirer d’autres à son tour? En quoi cette histoire reflète-t-elle les questionnements de toute une génération?”

L’insolente, ce surnom lui vient du journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink, et il définit à merveille l’effronterie émanant de Pιnar Selek  qui a tant offensé l’Etat turc. Il ne faut pas en déduire qu’elle est arrogante ou orgueilleuse, bien au contraire. Elle est habitée par un besoin de construire des ponts entre les luttes mais aussi entre les gens, les pays. Elle est forte un engagement sans faille auprès des minorités ainsi que d’une détermination à toujours aller de l’avant pour rendre la vie des autres un peu plus belle et supportable, quitte à s’oublier elle-même.

Guillaume Gamblin revient sur son enfance: Pιnar grandit entourée de sa mère pharmacienne et de son père avocat et défenseur des droits humains (qui fera également de la prison à cause de ses idées allant à l’encontre de celles instaurées par le régime turc). La pharmacie familiale ne désemplit pas, ses parents étant toujours prêt à prêter une oreille attentive ou bien apporter un peu de réconforts aux plus démunis. Il y a aussi son grand-père, vivant dans une maison au coeur des montagnes avec qui elle passe de longues heures à discuter et dont elle évoque le souvenir.

Il m’a dit: “Tout est lié, tout change, rien n’est statique.” Je lui ai dit: “Oui mais comment?” Il m’a répondu et je n’ai jamais oublié cette leçon: “Tu mets de l’eau sur le feu et elle commence à chauffer. A 100° C elle va changer de caractère. C’est une transformation qualitative. Les petits changements quantitatifs donnent lieu, s’ils continuent, à une transformation qualitative. Mais par exemple si tu chauffes l’eau à 75° C, que tu éteint le feu et que tu es allée faire pipi… tu reviens et tu rallumes le feu. L’eau ne va pas repartir de 75° C. Elle aura refroidi. Parce que rien ne reste dans l’état ou tu l’as laissé.”
Je me souviens, nous étions devant la cheminée. Je n’ai jamais oublié cet enseignement, que ce soit dans mon militantisme ou dans ma vie privée. Je sais qu’il ne faut pas éteindre le feu. Mon grand-père m’a appris de nombreuses choses comme cela. Il avait une capacité de transmission, de vulgarisation extraordinaire.”

En 1987, elle fait une première rencontre qui va bouleverser sa vie. Elle est alors âgée de 16 ans, et fait connaissance avec les enfants des rues, avec qui elle va tisser une solide amitié. Les accompagnant la nuit dans leurs dortoirs de fortune, elle échange beaucoup avec eux, leur conte des histoires pour les aider à s’endormir, découvre leur mode de vie et devient leur grande soeur de coeur. Par la suite, elle rencontre Chino, figure emblématique du monde de la rue, à la tête d’une organisation regroupant des mendiants, se liera d’amitié avec des transsexuelles et étudiera la situation des prostitués. Ce rapprochement avec ces personnes laissées dans l’ombre, considérées comme des déviants ou des moins-que-rien va renforcer sa pensée féministe et politique et l’amener à créer des cellule de bien-être et d’expérience sociales.

Dès 2009 elle se voit contrainte à l’exil en Occident, entre l’Allemagne et la France principalement. Tout a commencé en 1998, où elle va être subitement arrêtée pour ses recherches autour de la question kurde, sujet extrêmement sensible et tabou. Elle n’imagine pas alors ce qui l’attend, le passage par la case prison étant presque habituel en Turquie à cette époque pour un peu que l’on soit contestataire. Pendant douze ans elle va subir des poursuites juridiques acharnées, des accusations plus absurdes les unes que les autres, être confrontée à la torture et à l’emprisonnement. En 2013, Pιnar Selek est condamnée à perpétuité par l’Etat turc et obtient l’asile politique en France, où elle vit toujours.

Malgrè ces déplacements incessants, les situations précaires et même dangereuses qu’elle surmonte, elle ne cède pas, ne se laisse pas abattre par une quelconque lassitude, fatigue ou pression psychologique ou physique. Au contraire, elle n’a de cesse de rassembler, créer, aller de l’avant: ainsi elle monte l’Atelier des artistes de rue, prend part à des marches libertaires et participe à la création de la coopérative féministe Amargi en Turquie, confonde le GRAF (Groupe de Réfléxions et d’Actions Féministes) à Nice…

Ses études en sociolgie et son empathie lui permettent de se questionner sur le monde qui l’entoure et d’aller à sa rencontre, toujours avec bienveillance. A travers la lecture de l’Insolente de Guillaume Gamblin, on découvre le parcours de cette femme au caractère ardent.

Audacieuse et inflexible: Pιnar Selek est une intellectuelle turque, une sociologue contemporaine, mais avant tout une personne solaire.

«   L’affection est effort. En m’obstinant, j’ai  pu construire des amitiés solides comme le chêne. Que signifie s’obstiner? Combattre les inégalités, les disparités, accroître une affection qui se développe et qui évolue. L’effort. Toujours l’effort. Nous nous épuisons. En nous épuisant, nous nous comprenons. En nous comprenant, nous nous aimons. Et aimer nous transforme encore. A partir de l’amitié qui est non identitaire, qui tire son énergie de la pluralité, une nouvelle forme de solidarité se forme. Au lieu de la solidarité sororale ou fraternelle qui est excluante et oppressive, s’ouvre le chemin de la solidarité entre « différent.es. »

L'insolente, dialogue avec Pinar Selek Guillaume Gamblin

Editions Cambourakis
Collection Sorcière
250 pages

À propos Caroline

Caroline
Chroniqueuse

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