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Harry Mulisch – La découverte du ciel

L’homme est-il maître de son destin ? Qui est à l’origine de l’existence humaine ? de la Vie ? de la création de l’univers, du monde tel qu’il est ? Big Bang ou Lumière divine ?
Partagée entre la foi et la connaissance, l’espèce humaine théorise, expérimente, débat, évolue. Au fil des décennies, les progrès scientifiques et techniques semblent apporter certaines réponses à l’Homme, ce qui n’est pas au goût du Chef qui commence à regretter d’avoir créer les humains “trop malins”. D’ailleurs, le Malin y est un peu pour quelque chose dans cette affaire. Il a suffit qu’un seul homme lui vende son âme, en signant un pacte au nom de toute l’humanité, pour mettre en péril “le secret de la création” et bon nombre de croyances humaines.

Alors que la technologie vient bousculer l’hégémonie de la théologie, il est devenu urgent pour les créateurs de récupérer le Témoignage : en d’autre terme, faire disparaître “le contrat du Chef avec l’humanité”, avant que l’œuvre de Satan n’aboutisse. Cette mission, seul un homme pouvait la remplir, mais pas n’importe lequel. Pour le créer, il allait falloir provoquer bon nombre de coïncidences, de rencontres hasardeuses, d’évènements inexplicables. Les serviteurs du chef s’y sont appliqués, non pas sans mal, tout au long du XXe siècle. Et pour y parvenir avant la fin du millénaire, ils ont mis les moyens nécessaires…

…C’est ainsi que la Première Guerre mondiale a eu lieu – “cette absurde boucherie” à laquelle il a tout de même fallu donner un sens – mais aussi qu’Onno et Max, qui n’aurait jamais dû devenir ami, se sont rencontrés dans la nuit du 13 février 1967.

Max, astronome, né d’une mère juive déportée et d’un père collaborateur, exécuté pour crime contre l’humanité, jouit de la vie comme elle vient. Scruter le ciel et courir les femmes sont ses deux principales activités.
Onno, issu d’une famille aristocratique, plutôt réservé et taciturne, maîtrise les écritures anciennes aussi bien que l’art oratoire.
Tandis que l’un s’évertue à déchiffrer des combinaisons de hiéroglyphes, l’autre tente de percer les mystères du ciel.

Reliés par une espèce de reconnaissance mutuelle, malgré leurs caractères antinomiques, ils ne vont plus cesser de se voir et de débattre à tous propos. Tantôt maîtres, tantôt ignorants, ils se confrontent, se complètent, sortent de leur routine bien installée, partagent leur savoir, s’ouvre l’un à l’autre sans jamais tenter d’être un autre que ceux qu’ils sont. Ils alimentent ainsi les rouages de leur pensée parfois rouillée sans se départir d’une certaine ironie qui vient épicer leurs intarissables sujets de conversation. Entre railleries, opinions parfois bien arrêtées et étalage de leur savoir respectif, leurs échanges sont théâtrales. Débattre est pour eux un jeu dont ils ne se lassent pas.

“Arrête-moi si je me trompe, dit Onno, mais tu es bien en train de me parler de la mort de ta mère, pour faire ensuite une plaisanterie douteuse et finalement reluquer une femme qui passe ? Tu es quel genre de type au juste ?
Un type qui reluque une femme en parlant de la mort de sa mère, apparemment. D’ailleurs, je parlais aussi de la mort de mon père.”

Quelques temps plus tard, Ada s’immisce dans leur vie respective avec autant de naturel que s’est formée leur surprenante amitié. Elle s’en retirera de manière aussi inattendue, laissant derrière elle un fils, de père incertain.

Mais ne perdons pas de vue que le destin d’Onno, de Max et d’Ada, est entre les mains de quelques créatures célestes aux objectifs bien précis. Bien que personne ne soit totalement maître de la situation, certains veillent à ce que la mission aboutisse et n’hésitent pas à faire quelques sacrifices si besoin.

“Le problème, avec les hommes, c’est que nous pouvons les pousser mais non les contraindre. (…) lui faire faire une chose qui va à l’encontre de ses sentiments, ce n’est pas si simple. Les humains ne sont pas des marionnettes ils ont leur propre volonté ; on n’a pas le temps de faire ouf qu’ils vous ont déjà échappé.”

C’est ainsi, qu’on suit Max et Onno, des Pays-Bas à Cuba, à la découverte du ciel et dans les arcanes de la politique et du pouvoir… avant de partir en Italie, sur les traces d’un adolescent qui, investit d’une quête qu’il porte en lui depuis sa naissance, est à la recherche du “centre du monde” et des Tables de la Loi…

C’est en véritable érudit qu’Harry Mulisch – au gré de l’amitié de Max et Onno – nous immerge dans ce qui fait le monde : politique, musique, écritures anciennes, amitié, religions, amour, Histoire, art, famille, pouvoir, architecture, sciences… tout y passe. Tout ce qui participe à la compréhension du monde et à son évolution depuis ses origines. Si tant est que le monde répond à une certaine cohérence…

“Je ne sais pas comment le monde est fait, Onno, mais peut-être est-ce là ma force. Si tu veux mon avis, il n’a rien de construit, le monde, pas plus que le contenu d’une poubelle. D’après moi, le monde – du moins sur terre – est une gigantesque pagaille improvisée, qui pour des raisons inexplicables continue plus ou moins de fonctionner.”

La découverte du ciel est intriguant jusqu’au bout et, malgré quelques longueurs, jamais ennuyeux. Pour l’apprécier il ne faut pas chercher à l’engloutir mais à le savourer car c’est un roman colossal autant par son épaisseur que par son contenu.

 

La découverte du ciel-Harry Mulischéd. Gallimard, 1999 (1992 pour l’édition originale)
687 pages
traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, avec la participation de Philippe Noble

Pauline

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Chroniqueuse

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