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Interview de Christopher Priest

1/ Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs?

prestige1 J’ai commencé à écrire tout de suite après avoir quitté l’école, et j’ai eu la chance de vendre mon premier roman très rapidement. J’ai maintenant écrit et publié 13 romans, beaucoup de nouvelles, d’anthologies… L’un de mes romans est Le Prestige, qui a été adapté au cinéma en 2006 par Christopher Nolan. Un autre film est en préparation, basé sur Le Glamour. Et il va bientôt y avoir une adaptation théâtrale du Prestige.

2/ Quand et comment avez-vous décidé de devenir écrivain?

J’ai toujours été un lecteur – je savais lire avant de commencer l’école. Quand j’ai eu 19 ans, l’idée de devenir écrivain ne me lâchait pas. Bien que j’ai eu des petits boulots alimentaires après avoir quitté l’école, je n’ai jamais eu aucun doute sur ce que je voulais faire.

3/ Vous écrivez principalement de la science-fiction/du fantastique. Qu’est-ce qui vous a amené vers cette littérature, plutôt que vers une plus classique?

Le fantastique est le seul genre de fiction qui m’enthousiasme assez pour avoir envie d’en écrire. Je pense que le roman “généraliste” est une forme moribonde, qui n’a aucun attrait pour moi et n’en a jamais eu. Je continue à attendre qu’il meurt, mais il persiste à survivre. Le problème actuel avec la littérature fantastique est qu’elle est beaucoup trop populaire, et a été dénaturée par beaucoup trop de films et de séries télévisées. Le genre de littérature fantastique que j’écris est sérieux et complexe, et vient d’une tradition antérieure à la popularité des films et séries de SF. Je sais que je suis dépassé, mais c’est tout ce que je sais faire… et d’ailleurs je m’en fiche! J’aime ce que je fais.

4/ Vos histoires se déroulent souvent dans notre monde, mais elles sont toujours sur la brèche de la réalité. Vous jouez avec les perceptions, les sens. Qu’est-ce qui vous a conduit à cela?

Je ne suis jamais sûr de la réalité extérieure. Je sais exactement ce que je vois, entends et perçois, je le comprends et me sens sain par rapport à cela, et responsable dans ma manière d’y réagir et d’interagir. Cependant, je n’ai jamais été convaincu que les autres perçoivent la réalité de la même manière. Est-ce que la couleur verte que je vois est la même que celle que vous voyez? Comment le saurions-nous d’ailleurs si c’était différent? Cette perception s’étend sur toutes les choses: les symphonies de Beethoven sont-elles une réalité objective, ou les entends-je différemment des autres? Je pense que je comprends le monde, mais le comportement des autres me fait parfois douter. Les fondamentalistes religieux, par exemple doivent sûrement voir le vert, apprécier Beethoven, aimer leur famille, avoir l’impression qu’ils comprennent ce qu’il se passe…mais leur compréhension de la réalité n’est clairement pas la même que la mienne. Ce doute sur la réalité externe est un moyen fructueux d’approcher la fiction.

5/ Si vos livres se passent souvent dans le monde réel, vous avez également créé L_Archipel_du_revetout un univers avec l’archipel du rêve. Comment vous est-il venu à l’esprit?

L’archipel a d’abord existé comme fond pour une série de nouvelles dans les années 70. À ce moment-là je n’étais pas particulièrement intéressé par les îles, mais par la suite j’ai écrit La fontaine pétrifiante, dans lequel la nature psychique et physique des îles était évoquée. Après ce roman j’ai laissé les îles pour quelques années, mais quand j’y suis revenu, j’ai réalisé qu’elles constituaient une tapisserie métaphorique très riche. Il n’y a pas d’interprétation littérale de l’archipel: les îles sont inspirées de toutes sortes d’endroits, comme le sud de la France, les Pennine Hills en Angleterre, les îles grecques, l’Écosse, un endroit appelé Harrow-on-the-Hill où j’ai vécu quand les îles sont nées… des petits bouts de ceci et cela.

6/ Le contexte est toujours très important dans vos romans. Cela peut-être historique, ou presque (La séparation, Futur intérieur, Le prestige) ou contemporain, mais vous le questionnez: la relation entre le gouvernement, le pouvoir et le peuple, les inégalités, l’importance de s’interroger sur ce qui arrive, ce que nous savons et ce que nous ignorons. Quelle perception avez-vous de l’évolution de la société?

L’histoire semble être dominée par la politique. On enseigne en général aux étudiants une liste de chefs: rois et reines, dictateurs, présidents, généraux… leurs décisions et leurs actions. Même aujourd’hui, si vous regardez l’histoire qui se déroule aux informations, à la télévision, dans la presse, le même processus est en marche. Mais la vraie histoire est celle des personnes ordinaires: leurs souhaits et espoirs, leurs découvertes, leurs croyances, leurs histoires d’amour, leurs trahisons, leurs mensonges, leurs actes nobles, leurs sacrifices. Les politiciens et les rois ne sont que l’expression des événements des gens ordinaires. Il ne faut jamais les croire car ils essayent de nous tromper. La littérature existe pour les questionner, pour ramener un genre de vérité.

7/ Avec le questionnement sur la mémoire et la perception de la réalité, vous jouez beaucoup avec la figure du double: qui est qui, sommes-nous vraiment qui nous pensons être, de la même manière que les autres nous voient. Cela vient-il de vos lectures? Comment la dualité (ou pluralité) de l’être humain est-elle intéressante pour un auteur?

Ne sommes-nous pas, nous tous, double? Il y a la personne extérieure que les autres voient, avec laquelle ils interagissent, mais il y aussi notre moi intérieur, souvent bien différent de ce que les autres voient. Certaines personnes très sûres d’elles sont en fait très timides… Quand je connais quelqu’un suffisamment bien, cette vie intérieure est la meilleur découverte. Cependant l’extérieur continue à vivre, même lorsque nous connaissons la “réalité” interne. Nous sommes donc double. En littérature, le double existe comme une métaphore et a des possibilités infinies.

Dans un autre sens, les doubles sont intrigants. Quand j’écrivais La séparation, j’ai découvert que tous les leaders nazis utilisaient au quotidien une doublure. Il y a même un film de l’une des doublures connues de Hitler, pris à l’époque pour le “vrai” Adolf”, mais il s’est avéré à la fin de la guerre que c’était un acteur. Winston Churchill utilisait une doublure-voix: les enregistrements de ses fameux discours sont souvent dits pas un acteur appelé Norman Shelley (Churchill a ré-enregistré ses discours après la guerre, mais ils sonnent moins bien que les “originaux”!). Staline, Mussolini utilisaient régulièrement des doublures. J’ai fini par penser que c’était des acteurs qui s’affrontaient pendant la 2nde guerre mondiale. C’est une idée intéressante. Et cela continue aujourd’hui: Saddam Hussein avait DOUZE doublures!

8/ Vous avez écrit quelques uchronies (La séparation, Futur intérieur), qui est pour moi un genre passionnant. Ce doit être un terrain de jeu incroyable pour un écrivain…

Et bien, oui, mais au risque de passer pour un rabat-joie, je n’aime pas y penser comme à un terrain de jeu! Je pense que le problème des uchronies vient du fait que beaucoup d’écrivains de SF ont joué avec ce thème. Ils ont pris une seule idée et ont écrit sur un changement historique comme étant le résultat. “Supposons que le Sud gagne la guerre de Sécession”, ce genre de choses. L’idée, en partie, dans La séparation était d’examiner le procédé par lequel l’histoire “contre-factuelle” arrive. Je crois que l’histoire réelle a une force d’inertie: les événements et leurs conséquences deviennent une force puissante et insurmontable qui ne peut pas être déviée par un seul (ou simple) événement. Exemple: les états du sud pendant la guerre de Sécession avait une culture et une économie basée sur l’esclavage humain, ce qui est historiquement et socialement intenable. Même si le Sud avait gagné toutes les batailles de la guerre, les États-Unis aujourd’hui ne seraient pas un pays esclavagiste. Donc dans La séparation, j’ai décrit une période de 6 mois durant laquelle plusieurs possibilités alternatives dans la suite de la 2nde Guerre Mondiale se dessinent. Aucunes d’entre elles seules n’auraient pu faire la différence dans le flot de l’histoire… Le nazisme était un système cruel et en fin de compte faible et défectueux, et se serait effondré, quelle qu’eut été l’issue militaire de la guerre. Je voulais inviter le lecteur à penser à ce processus et à essayer de le comprendre.

Priest_la_separation9/ Faites-vous un important travail de documentation avant de commencer un nouveau roman?

Je lis constamment, et en général je préfère la non-fiction à la fiction… alors dans ce sens je me documente tout le temps! Mais je recherche rarement de la matière ainsi. Tous mes romans sont le travail de l’imagination, et j’utilise la recherche documentaire uniquement pour confirmer des détails, ou pour établir des faits mineurs. Certains livres demandent plus de recherches que d’autres. Je ne connaissais rien à l’illusion lorsque j’écrivais Le prestige, j’ai donc dû acheter des livres, interviewer des magiciens et aller à des spectacles de magie pour m’assurer des détails, mais c’est assez peu de choses. Pour La séparation: j’y décris une campagne de bombardement aérien de 5 ans, pendant laquelle le Royaume-Uni essaie de détruire toutes les grandes villes allemandes. Des centaines de milliers de personnes innocentes sont tuées ou blessées, et les hommes qui ont transporté les bombes britanniques ont aussi terriblement souffert. J’ai senti que l’obligation s’imposait de ne pas compter sur l’invention, mais d’essayer de comprendre et de décrire les faits. Cela impliquait bien plus de recherches que je n’en avais faites pour Le prestige. Mais même là, La séparation est avant tout un travail d’imagination, pas un manuel.

10/ Vos histoires sont toujours très bien construites, avec beaucoup de suspense jusqu’à la fin, qui est souvent ouverte. Comment travaillez-vous là-dessus?

Je pense comme cela. La vie a une fin ouverte (enfin pour le moment)… Je pense mes livres comme étant réalistes, donc pour moi essayer d’imposer une fin anticipable me semblerait être une solution irréaliste. La vie est aussi pleine de suspense… Je me demande constamment ce que diable il se passe autour de moi! Encore une fois, j’essaie de structurer mes histoires pour qu’il y ait du mystère plutôt que des énigmes. Les mystères sont intrigants, amènent les lecteurs intelligents à un niveau adulte – les énigmes peuvent être énervantes jusqu’à ce que l’on connaisse la solution, et même là elles sont parfois encore plus irritantes!!
J’espère toujours qu’au moment où le lecteur termine un de mes romans ce que j’ai voulu dire est clair et compréhensible, qu’il/elle ne se sente pas perdu ou frustré, qu’il/elle ait assez lu pour satisfaire son désir d’intrigue.

11/ Certains de vos livres ont été adaptés à l’écran. Que ressentez-vous, en tant qu’écrivain, quand l’un de vos romans est adapté au cinéma? Comment travaillez-vous (le cas échéant) avec le réalisateur, le scénariste, la production?

Quand Le prestige était adapté, je savais que le précédent film de Christopher Nolan, Memento, avait été adapté et écrit par son frère Jonathan et que Christopher l’avait bien évidemment réalisé. La même équipe était prévue pour Le prestige. J’avais une très bonne opinion de Memento et j’ai fait un choix: ces deux jeunes gens semblaient savoir exactement ce qu’ils faisaient, alors je les ai laissés faire.
J’ai un film en préparation pour le moment, à Los Angeles, basé sur ma nouvelle The Stooge (non publiée en France), et de même, j’ai choisi de rester en retrait, et d’encourager l’équipe à utiliser leurs talents.
Actuellement un film est en prévision au Royaume-Uni, une adaptation du Glamour. C’est plus un problème, le script est devenu un problème. Bien que j’ai une confiance totale dans les capacités du réalisateur, en ce moment le scénario est en train d’être “créativement” modifié par des gens qui ne sont pas qualifiés pour cela. Après plusieurs mois à me taper la tête contre leur mur de pierre j’ai décidé de me retirer et, une fois de plus, de les laisser faire ce qu’ils pensent être le mieux. Ils savent peut-être de quoi ils parlent et je ne suis qu’un simple écrivain qui ne comprend pas le monde réel. Peut-être que ça marchera à la fin. Pour le moment je suis concentré sur mon prochain roman, et là personne n’a son mot à dire.

12/ Votre prochain roman publié en France est Notre île sombre, qui est product_9782207109762_195x320en fait un ancien écrit, publié initialement en 1971. Pourquoi avez-vous décidé de le réécrire?

Les temps ont changé, les événements aussi. Quand j’ai imaginé Notre île sombre à la fin des années 60, il était encore possible de prendre une problématique sociale difficile et de la traiter intellectuellement et avec imagination par la littérature. Au moment où je l’écrivais, le Royaume-Uni faisait face à deux de ces problématiques. La violence en Irlande du nord était terrible et apparemment inarrêtable, et à cause des régimes dictatoriaux en Afrique de l’Est, des milliers de personnes d’origine asiatique ont dû émigrer en masse au Royaume-Uni. Ces deux situations étaient vues comme des menaces concrètes et durables pour le mode de vie britannique. Je décrivais des événements similaires à travers la vie et l’expérience d’un libéral entraîné malgré lui dans ces bouleversements. À l’époque, quand le livre a été publié, il a été reçu et compris avec le sens que je voulais lui donner.
En l’espace de quelques années, cependant, le climat social et moral a changé, et certaines personnes (pas toutes) ont dit que mon roman était basé sur le racisme. J’ai détesté cela. Mais Notre île sombre était un roman de jeunesse, et j’ai senti qu’une partie du problème venait du fait qu’il n’était pas écrit de manière clair. Alors pendant quelques années j’ai été enclin à le laisser de côté. Mais les problèmes sociaux qui y sont décrits sont plus graves maintenant (et comme le changement climatique va inévitablement conduire à une émigration massive des pays chauds ils ne peuvent que s’aggraver), le livre a pris une nouvelle dimension.
Alors je l’ai repris, réécrit du début à la fin en faisant attention à neutraliser toutes choses qui pourraient être utilisées par des fanatiques à leurs propres fins. Les fanatiques ne comprennent pas les métaphores, l’ironie, le symbolisme.
La nouvelle édition a une introduction qui explique ces décisions, et il est important pour moi que cela soit lu et accepté maintenant.

13/ Vous avez gagné de nombreux prix littéraires (British science fiction, grand prix de l’imaginaire, Arthur C. Clarke///) Cela a t’il changé votre façon d’écrire? Y a t-il une pression?

Non, honnêtement. Les prix sont vraiment à la fin d’un long processus, et sont souvent remis quelques années après que le livre est écrit et terminé. Ils ne sont pas négligeable, mais ce n’est pas un facteur qui m’influence quand j’écris. En vérité je n’y pense jamais quand j’écris. J’aime les gagner quand même, c’est mieux que de ne pas gagner!

14/ Travaillez-vous sur quelque chose de nouveau actuellement?

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai commencé un nouveau roman, que j’espère finir en début d’année prochaine.

priest15/ Quels auteurs sont importants pour vous?

Pour un écrivain les auteurs importants ne sont pas ceux qui sont une “influence”. L’influence littéraire est souvent mal comprise. Si vous dites que vous avez été influencé par tel auteur, certaines personnes vont penser que cela veut dire que vous voulez écrire comme lui. Ce n’est pas ainsi que ça marche.
Pour moi, l’importance d’autres écrivains tient au fait qu’ils peuvent vous amener à révéler des possibilités nouvelles dans votre propre écriture. Ils montrent la voie, ouvrent des portes, ils semblent dire que vous devriez essayer quelque chose, ou prendre une nouvelle direction. En partant de là je peux reconnaître plusieurs influences importantes. Peut-être la principale estcelle de J.G. Ballard, dont l’approche de l’écriture fantastique a toujours été intéressante, difficile et inhabituelle. J’ai lu Ballard depuis le début de ma carrière d’écrivain et je trouve son travail stimulant et excitant. John Fowles a un effet similaire, bien que sur une période plus courte. J’ai lu son roman Le mage, plusieurs fois, et je suis toujours ébranlé. J’ai trouvé le travail de l’écrivain américano-polonais Jerzy Kosinski inspirant: à chaque fois que je lisais quelque chose de lui je voulais partir et écrire un nouveau roman! En ce moment l’auteur chilien Roberto Bolaño a un effet semblable sur moi. J’admire aussi le travail de Graham Greene, H.G. Wells and Guy Murchie pour le même genre de raisons.

16/ Quel serait votre top 5 en tant que lecteur?

Le Mage – John Fowles
Crash – J.G. Ballard (mais je préfère ses nouvelles)
Disappearances – William Wiser
L’oiseau bariolé – Jerzy Kosinski
La guerre des mondes – H.G. Wells

Seulement cinq? Je pourrais en donner des douzaines de plus! Et les films, les films sont aussi importants et source d’inspiration pour moi que les romans. La jetée, The round-up, Certains l’aiment chaud, La vie est belle (Capra), Casablanca… En voilà cinq pour vous, et il y en a tant d’autres…

 

Les livres de Christopher Priest sont publiés chez Denoël, dans la collection Lunes d’encre, et en poche chez Folio SF.

Il sera présent aux Imaginales d’Epinal, du 22 au 25 mai.

Tous mes remerciements à Christopher Priest pour sa sympathie et sa disponibilité!

Je remercie aussi profondément du fond du cœur la librairie Charybde, grâce à qui j’ai pu rencontrer Christopher Priest, et par la suite faire cette interview.

Merci également à Chloë et Sylvie pour le soutien traduction et la relecture!

Crédit photo de Christopher Priest: © Patrick Imbert

À propos Marcelline

Chroniqueuse/Co-Fondatrice

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