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Interview éditeur : Le Tripode

Le Tripode est la seconde entité née de la scission des éditions Attila l’an dernier. De Kivirähk à Hilsenrath en passant par Edward Gorey ou Juan José Saer, Frédéric Martin nous propose un catalogue éclectique, étrange et fascinant, tout en gardant une cohérence évidente quant à l’originalité et la qualité des textes et albums édités. Il a bien voulu répondre à notre petit questionnaire et commencer avec nous l’année 2015!

kivirähk tripodeQu’est-ce qui vous a décidé à sauter le pas et à créer votre maison d’édition?

Le chômage. J’avais travaillé pendant sept années aux éditions Viviane Hamy, avant qu’un désaccord de fond m’oblige à en partir. Sur le coup, je pensais pouvoir faire dans une autre maison d’édition ce que j’avais fait avec plaisir pendant toutes ces années : me mettre au service de textes, totalement, et m’en nourrir. On m’a reçu pour ainsi dire partout, je ne peux pas me plaindre. Mais à chaque fois pour me dire qu’il n’y avait pas de place chez eux pour ma façon de travailler. Ensuite, on rencontre un garçon qui a plus ou moins les mêmes problèmes et les mêmes goûts et cela donne les éditions Attila. Quand le duo a cessé de fonctionner, le catalogue s’est scindé en deux et chacun est reparti de son côté, Benoît du côté du Nouvel Attila et moi du côté du Tripode. Voilà.

Quelle est votre politique/ligne éditoriale? Pourquoi avoir choisi de travailler dans ce domaine de la littérature?

Ma ligne éditoriale est celle du bon plaisir. Quand un œuvre me touche assez pour que j’aie envie de la défendre, je la publie. Après, il y a des questions de compétences et d’affinités. Au lycée, mon professeur de philosophie me disait que j’avais des spaghettis dans la tête : j’ai toujours pris cela pour un compliment et me suis depuis toujours gardé de publier dans le domaine des essais, j’estime ne pas avoir les compétences suffisantes. Par ailleurs, je m’aperçois que mon penchant naturel est celui des imaginaires forts, rebelles. J’aime interroger une œuvre à l’aune d’un destin, d’essayer de comprendre en quoi un texte est nécessaire à son auteur pour en défendre ensuite la nécessité auprès des lecteurs. Cela donne au final un gorey le tripodecatalogue qui rassemble des marginaux au plus beau sens du terme, des « irréductibles » : Goliarda Sapienza, Jacques Abeille, Robert Alexis, Jonathan Wable, Kenneth Bernard, Louis Wolfson, Fabienne Yvert, Juan José Saer, Yak Rivais…

Quel(s) texte(s) auriez-vous aimé publier?

Publier un livre, c’est avant tout se donner le luxe de devoir le lire plusieurs fois. Je dirais alors les œuvres de Rabelais, Jarry, Roussel, Volodine, Ponge, Michaux, Istrati. Et j’ajouterais un auteur étranger : Arno Schmidt.

Quel(s) texte(s) êtes-vous fier d’avoir porté?

Je dirais tous. Et si je ne devais dire qu’un seul, ce serait L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza.

Les livres du Tripode sont de très beaux objets. Comment travaillez-vous sur les illustrations, et l’objet-livre en général?

Chaque livre a son histoire et ses hasards, mais je crois à chaque fois que la beauté d’une maquette doit naître principalement de sa justesse. La création d’une forme passe toujours par une réflexion sur le contenu, que la maquette soit dessinée par un graphiste sollicité ou moi-même. Je détesterai un livre dont la beauté sera en contradiction avec ce qu’il enferme, ou qui ne serait que destiné à faire joli.

les mers perdues shuiten abeille tripodeLes couvertures de François Schuiten pour les romans de Jacques Abeille, par exemple, se sont imposées sur l’intuition d’une affinité entre ces deux auteurs. Cela s’est plus que confirmé par la suite. Ils ont conçu immédiatement un livre ensemble (Les Mers Perdues) et Jacques va devenir le personnage du prochain livre de François.

Un autre exemple : la couverture de L’Homme qui savait la langue des serpents m’est venue alors que je travaillais à un recueil de dessins de Denis Dubois : l’un d’entre eux m’a semblé tout à coup incarner comme une évidence le roman. Et le choix du papier sur ce même livre, qui a tant plu aux lecteurs, est un papier pourtant assez humble, plein de bois (c’est-à-dire qui comporte des imperfections, des traces de bois)… mais il fallait justement cette matière à cause de la prédominance de la forêt dans l’histoire !

La maquette de la Poésie du gérondif est l’une de celle qui me réjouit le plus car c’était un vrai casse-tête au départ : il fallait gérer le nombre effarant de notes de bas de page et de citations sans que le livre devienne rébarbatif à l’œil alors qu’il est extrêmement drôle dans son esprit.

Un cas exceptionnel enfin : l’américain Edward Gorey, qui faisait lui-même ses maquettes. C’est beau, parfait. Il n’y a rien à faire que les reprendre.

Littérature, arts, ovnis?

On peut y voir les trois piliers du catalogue du Tripode (des romans, des livres illustrées et des livres inclassables comme ceux de Fabienne Yvert, d’Edward Gorey ou encore Le Tout va bien, qui tient à la fois de la poésie, du surréalisme et de la brève de comptoir) mais aussi une ambition pour chaque livre : j’aimerais qu’on trouve dans chaque publication de la littérature, de l’art et le sentiment d’un « jamais lu ailleurs ».

Comment choisissez-vous les textes, les auteurs avec lesquels vous allez travailler?

Je dirais que c’est plutôt eux qui me choisissent. Je lis tout ce que je reçois, plus le reste.

En créant Le Tripode vous vous êtes doté d’un nouveau petit, la collection de poche et-quadvienne-le-chaosMétéores. Quels sont les avantages/difficultés pour un « petit » éditeur d’avoir sa propre poche?

L’avantage ? Celui de pouvoir défendre toujours plus les auteurs que l’on aime. La difficulté ? Rendre les nuits encore plus courtes.

Comment se passe le travail avec l’auteur (et le traducteur le cas échéant) depuis la sélection de l’ouvrage jusqu’à sa sortie?

Il n’y a pas de règle sinon celle-ci : je suis au service d’un auteur, dans la limite de mes forces. On va au plus loin de ce que chaque auteur désire ou est capable d’entendre (à la réflexion, je me demande si ce n’est pas la même chose), que ce soit pour l’établissement du texte, la création du livre ou le travail de promotion. Certains auteurs refusent par exemple de donner des interviews des photos d’eux, pour des raisons de cohérence qui leur sont propres : cela ne me pose aucun problème ; au contraire, leur cohérence est une force qui me nourrit.

Un coup de projecteur sur une sortie plus ou moins proche?

J’hésite, et j’espère que vous me permettrez cette hésitation. Un premier roman d’une élégance et d’une simplicité qui me touchent profondément : Le Caillou, de Sigolène Vinson. Une œuvre monstre qui va repousser très loin la limite de mes forces : Vie ? ou Théâtre ?, de Charlotte Salomon. L’un paraît en mai 2015, l’autre en novembre.

À propos Marcelline

Marcelline
Chroniqueuse/Co-Fondatrice

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Un commentaire

  1. j’aimerais savoir si vous publiez à compte d’auteur où d’éditeur. Merci de me répondre

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