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John Williams – Butcher’s Crossing

“Aux portes de la forêt, l’homme du monde, surpris, doit renoncer aux distinctions citadines du grand et du petit, du raisonnable et de l’absurde. La musette des habitudes lui tombe des épaules dès l’instant où il pose le pied en ce royaume. Voici le sacré qui couvre de honte nos religions, la réalité qui discrédite nos héros. Voici la Nature, circonstance éclipsant toutes les circonstances et jugeant telle un dieu chaque homme qui vient à elle.” (Nature – Ralph Waldo Emerson)

L’Être humain fait partie intégrante de la nature, il participe à sa transformation autant qu’il s’y adapte mais ses croyances et ses lois ne sont rien face à celles, implacables et démesurées, de la nature. Sur son territoire, l’espace-temps n’est plus le même, les diplômes et l’argent n’ont aucune valeur. Seule la survie compte. C’est ce que va découvrir William Andrews, en route pour Butcher’ Crossing où il espère trouver ceux qui pourront lui permettre de suivre sa destinée : vivre loin de la civilisation et de ses conventions, en osmose avec la nature.

“Entouré de champs et de bois, il n’était rien ; il voyait tout ; le courant d’une force sans nom circulant en lui”

Déterminé à partir, Andrews accepte de financer l’expédition qui l’emmènera dans le vaste et sauvage Ouest américain. Accompagné de trois hommes d’expérience – Miller, chasseur aussi têtu que talentueux, Schneider, écorcheur bourru mais efficace, et Charley Hoge, homme à tout-faire ayant toujours une bible et une bouteille de whisky à portée de main – Andrews part sur les traces d’un troupeau de bisons repéré il y a plusieurs années par-delà les montagnes du Colorado.

Les bisons… objectif de toute expédition en partance de Butcher’s Crossing, ville de chasse. Graal des chasseurs en quelques sortes car au-delà de la promesse d’argent et de renommée que représente leur peau, ils sont le sens que les chasseurs ont donné à la vie qu’ils ont choisi, le but de leur existence.
Pour Andrews ils ne sont qu’un prétexte pour partir à l’aventure. Novice en la matière, il est encore empreint de l’allure citadine et d’un savoir universitaire mais il a aussi le rêve des grands espaces gravés en lui.

“Andrews ressentait l’attraction grandissante des montagnes, comme un aimant géant. En s’approchant, il eut de nouveau l’impression d’être absorbé, inclus dans ce je-ne-sais-quoi dont il n’avait jusque là jamais fait partie ; mais contrairement à ce qu’il avait ressenti au cœur de la prairie, cette impression lui apportait la promesse vague d’une richesse et d’une satisfaction indéfinissable.”

À travers une écriture “âpre et implacable”, John Williams raconte l’appel de la Nature, l’attrait qu’elle exerce sur les hommes mais aussi l’incertitude et l’impuissance auxquelles elle les contraint et les réduit. Pourtant c’est en son “royaume” qu’ils partent en quête d’eux-même et de leurs limites.

L’auteur s’en tient aux faits et aux ressentis d’Andrews. C’est à travers ses yeux qu’on suit le convoi mais avec une certaine distance. Très vite son ignorance et la rudesse du voyage le contraignent au silence. Tout repose sur Miller et sa connaissance du territoire. Sauf que la nature est imprévisible et Miller nostalgique d’une époque qui semble révolu. Est-ce ses souvenirs ou ses repères que le temps a modifié ?

Au rythme de la description minutieuse des évènements et des changements de saisons on s’imprègne de la situation et du paysage, on partage le quotidien des quatre hommes, leurs doutes et leurs espoirs, leur faim et leur soif…
À son retour, Williams Andrews a changé, mais Butcher’s Crossing aussi…

*

Butchers’s Crossing est le premier roman de John Williams et on y sent déjà les prémices d’un talent qui explose dans Stoner. Oui, on ne peut parler de John Williams sans évoquer son deuxième roman. Le style est différent. Toujours aussi sobre et austère mais plus fouillé, plus intense. Comme si l’auteur semblait plus aguerri… ou peut-être parce que la menace que représente le monde extérieur, la société, est aux portes de l’université dans Stoner quand elle est à des kilomètres, par-delà les plaines et les montagnes, dans Butcher’s Crossing.

William Stoner est un homme parmi tant d’autre, solitaire et peu ambitieux, qui s’adapte bon gré mal gré à son sort, sans se laisser abattre par ceux qui cherchent à l’atteindre. Sa droiture est sa seule arme, la littérature son bouclier, et il ne peut s’en passer pour se protéger du monde extérieur. La Littérature est en lui comme la Nature est en Andrews dans Butcher’s Crossing. Elle l’habite, elle l’appelle, il s’en nourrit, s’y réfugie. Face aux aléas de la vie, à l’intrusion du monde extérieur dans sa réalité, il tente de préserver l’essentiel, de ne pas laisser l’amertume ronger son existence… et bien qu’il soit du côté des perdants on ne peut s’empêcher de lui accorder quelques victoires, remportées sans éclats mais avec l’art et la manière des hommes de l’ombre.

Que ce soit à travers la Nature ou la Littérature, John Williams explore ce qui fait l’Homme, ce qui le constitue, ce qui le condamne ou le sauve finalement. Dans des contextes différents, William Andrews et William Stoner ont fait un choix instinctif, qui s’est imposé à eux tout en les libérant d’un poids qu’ils portaient sans en avoir conscience. Ce choix les a amener à rompre avec leurs origines mais surtout à se réaliser et ne pas subir une vie qui n’était pas la leur. Ils surmontent les épreuves et encaissent les coups durs parce que leur passion respective leur permet de se raccrocher à l’essentiel et les préserve ainsi du sentiment d’échec. En quelque sorte, on peut dire qu’ils ont besoin des autres mais qu’ils s’en protègent par quelque chose de plus grand qu’eux : le pouvoir de la nature et celui des mots qui les rend dubitatif face aux guerres et à la haine des autres.

John Williams (1922-1994) a été un écrivain peu prolifique et méconnu, sauvé de l’oubli par quelques âmes littéraires qui se sont battus pour le faire connaître en France : le Dilettante, Anna Gavalda et aujourd’hui Piranha qui publie son premier roman.

butchers-crossing-john-williamsÉditions Piranha, 2016 (version originale 1960)
296 pages
traduction de l’anglais (États-Unis) par Jessica Shapiro

Pauline

À propos Pauline

Chroniqueuse

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