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Milan Kundera – La fête de l’insignifiance

Il sourit, Milan Kundera. Il n’a plus rien à prouver. Il n’a besoin ni d’intrigue, ni de héro, ni de fil romanesque pour développer soigneusement son équation. Dans son roman « La fête de l’insignifiance », l’observation de cinq personnages lui assure d’habiller puis de dénuder son inconnue favorite, la condition humaine. Dans un monde qui a oublié de ne pas se prendre au sérieux, l’auteur nous rappelle que l’insignifiance est l’essence de l’existence. Entre personnages historiques et messieurs tout le monde, Kundera tient les fils d’un théâtre de l’absurde. Il nous tient, tout court. L’air de rien.

Léger en apparence, le roman est construit comme une fugue – on passe d’une voix à l’autre – puis comme une sonate – en plusieurs mouvements. L’auteur intervient, ici et là, via un « je » dont il profite de la distance avec les scènes décrites.

Je me répète ? Je commence ce chapitre par les mêmes mots que j’ai employé au tout début de ce roman ? Je le sais. Mais même si j’ai déjà parlé de la passion d’Alain pour l’énigme du nombril, je ne veux pas cacher que cette énigme le préoccupe toujours, comme vous êtes aussi préoccupés pendant des mois, sinon des années, par les mêmes problèmes (certainement beaucoup plus nuls que celui qui obsède Alain).

Comme des pigeons invités à survoler les jardins du Luxembourg, nous nous attardons sur cinq badauds, vaquant à leurs réflexions. Ils se connaissent. Quatre d’entre eux sont amis. Alain est un ancien enfant non désiré, fasciné par les nombrils féminins affichés dans la rue, Charles, organisateur de cocktail, s’angoisse de voir voler une plume d’oiseau au-dessus de lui,  Ramon déteste faire la queue pour aller visiter les musées, D’Ardelo est obsédé par son image et s’invente – il se demande bien pourquoi – un cancer, tandis que Caliban, comédien devenu serveur, s’invente un rôle de commis pakistanais qui ne sait pas parler français.

Perçu avec le stéthoscope de Kundera, ce qui semble désinvolte ne l’est pas. Caliban s’ennuie de sa composition. Charles a peur de la mort et Alain est hanté par le spectre de sa mère. Pourtant, avec ce même stéthoscope et quelques pages plus loin, ce qui a cessé d’être désinvolte revient sur sa position. Quatre des compères refuse de plier sous le règne du « sérieux ».

Des petites choses, l’auteur en fait un roman. Il y a bien un meurtre, pourtant, au cours des pages. Mais de ce drame, on apprend qu’il est insignifiant, au moins dans cette histoire.

Elle est avec nous partout et toujours. Elle est présente même là où personne ne veut la voir : dans les horreurs, dans les luttes sanglantes, dans les pires malheurs. Cela exige souvent du courage pour la reconnaître dans des conditions aussi dramatiques et pour l’appeler par son nom. Mais il ne s’agit pas seulement de la reconnaître, il faut… apprendre à l’aimer… mon ami, respirez cette insignifiance qui nous entoure, elle est la clé de la sagesse, elle est la clé de la bonne humeur…

Inspirant une discussion entre les amis cités, Kundera pose en parallèle le récit d’un inhabituel Staline faisant des blagues à ses proches qui ne comprennent pas qu’il s’agit d’humour. On assiste aux indignations de ces derniers dans les pissotières, Staline hilare derrière la porte.  Il est aussi question de la prostate du fidèle Kalinine, esclave de sa vessie, dont le combat intime aurait forcé l’admiration secrète de Staline.

Après une pause Caliban dit:  » La seule chose qui me paraît incroyable dans cette histoire, c’est que personne n’a compris que Staline blaguait.
– Bien sûr « , dit Charles et il reposa le livre sur la table: « Car personne autour de lui ne savait plus ce que c’est qu’une blague. Et c’est par cela, à mes yeux, qu’une nouvelle grande période de l’Histoire annonçait sa venue.

Face à la perte de sens qui assène nos parcours, à l’irrémédiable futilité de nos envols et de nos appuis, Kundera ne bascule pas dans la gravité. Au contraire. Ce plan au ralentit de la comédie humaine permet de prendre « de la hauteur » et de se rappeler qu’avec du recul, ne survivent que les petits riens, l’instant, l’amitié, la pudeur, la ferveur, un fou rire dans un jardin du Luxembourg. Il y a une liberté à saisir, dans la conscience de n’être qu’un tout de pas grand-chose (et inversement). Avec ce court roman, Milan Kundera glisse un petit cadeau – qui ne pèse pas – dans nos poches : la beauté de notre insignifiance.

 

Milan Kundera
La fête de l’insignifiance
2014, éditeur : Gallimard

Kattalin

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Chroniqueuse

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