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Pajtim Statovci – Bolla

C’est une histoire qui commence comme dans un rêve : des regards qui se croisent pour la première fois et qui pourtant se reconnaissent viscéralement. Une certitude dévorante qui les réchauffe fait battre leurs cœurs à tel point qu’ils semblent jaillir de leurs poitrines. Arsim et Milos s’observent dans les moindres détails, mémorisant le dessin d’une main, la finesse d’un poignet. Ils s’aiment dès les premières secondes où ils se rencontrent à l’université de Pristina. Dans un environnement où l’homosexualité est un tabou et muselé de violences, à l’aube d’une guerre qui va ravager le Kosovo, les deux hommes font d’un petit appartement misérable le refuge de leur passion, se découvrant l’un l’autre à travers leurs corps et leurs paroles. 

Dans les premiers temps, ils se fichent que l’un soit albanais et l’autre serbe, alors qu’autour d’eux les tensions montent jusqu’à exploser en conflits ethniques.
Alors Arsim doit brusquement fuir le pays aux côtés de sa femme enceinte et de leur nourrisson. Pendant près de dix ans, il va traverser le cours de son existence en spectateur, hanté par le souvenir de Milos. Rongé par la frustration et nostalgique de cette poignée de mois de ce printemps 1995, il reste insensible aux attentions de son épouse, ignore ses enfants lorsqu’il ne les roue pas de coups. Habité par un regret persistant, lancinant et douloureux, Arsim va finalement tout sacrifier pour se lancer à la recherche de son seul et unique amour dans les rues délabrées du Kosovo, ravagé par la guerre. 

Car, au moment où il me demande enfin si j’aurais le temps de le revoir la semaine prochaine, au même café aux alentours de midi, avant de laisser son visage glisser sur la courbe d’un sourire qu’il tente aussitôt de contenir, tel un accès de rire inconvenant, un sourire auquel je réponds du mien en lui disant on se revoit la semaine prochaine, au même café, je sens ma vie se diviser en deux, vie d’avant lui et vie d’après, et combien celle que j’ai vécue jusqu’ici se réduit soudain à un détail insignifiant de ma vie nouvelle, se fait oublier tel un petit mensonge inventé dans l’urgence.

Pajtim Statovci dessine le destin tragique de vies brisées par les luttes : celles intestines où explosent les conflits intimes comme celles dévastant les peuples. D’une écriture sensuelle et incisive, il parvient à coucher sur papier aussi bien la passion, qui vibre d’un éclat presque violent et presque fou, que les plus sombres misères de l’âme humaine.
En articulant Bolla sur une double narration, alternant les bribes d’un journal intime tenu par Milos et l’instant présent vécu par Arsim, l’auteur dresse le portrait de son pays natal en y superposant les modulations d’une très ancienne légende albanaise. Le mythique s’enroule ainsi autour d’un contexte historique bien réel, les opposés entrent en collision et de cette rencontre découlent le meilleur comme le pire de chacun·e. Au travers de ses deux protagonistes que tout semble diviser, Pajtim Statovci explore la soif de liberté et le désespoir profond, dénonce la banalisation de la violence et les dimensions pernicieuses de la misère tout en livrant un texte bouillonnant d’un désir dévorant et lumineux. 

Ajshe se lève et repart dans la direction d’où elle est venue, et ce départ qui l’éloigne de moi — c’est la guerre. Nous y sommes tous les deux ; chacun de ses pas est un coup de feu tiré de plus en plus loin ; même si nous ne sommes pas proches l’un de l’autre nous serons toujours attachés l’un à l’autre, frappés par la même balle.”

Bolla, créature serpentine. Bolla, récit chimérique et implacable où l’euphorie du bonheur devient difformité, car le meilleur peut engendrer le pire. Entre ses pages, deux hommes sont déracinés du monde palpable, leurs âmes sont défigurées, changées à jamais. Pajtim Statovci signe ici une plongée vertigineuse et enivrante dans les méandres de l’âme humaine, avec tout ce qu’elle peut produire d’oppressions tortueuses et de beauté luxuriante. 

Ici, j’essaie de ne pas m’envelopper dans le désespoir car cela ne rendra service ni à moi ni à personne, plus aucune quantité de chagrin ne pourra nous rendre vrais. C’est inique, et pour cette raison je préfère vivre dans le mensonge plutôt que mis à genoux par la vérité.

Traduit du finnois par Claire Saint-Germain
Les Argonautes 
250 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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