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Pauline Picot – Votre âme sœur est peut-être dans cette forêt

Sous les projecteurs d’une salle de fête déserte, Marie est trop droite, trop engoncée dans la maladresse d’une tenue qui cloche. Frontalement, elle se lance dans un monologue entrecoupé par la danse des lumières bleues et roses, nous entrainant dans le tourbillon de ses idées éclatées.
Comme un vase trop rempli d’attentes et d’injonctions maternelles, elle déborde de toute part, vomissant ses traumas et ses angoisses dévorantes.
Au creux de chacun·e, ses mots poussent des portes cachées, mettent à nu des pensées sauvages et intimes en levant le voile de leur opacité rassurante. C’est ainsi que des fragments de loup adoré se mêlent aux morceaux de viande crue tandis que l’ombre d’une mère anxiogène enserre gorge et mémoire. Que des soubresauts anorexiques et l’emprisonnement de l’anxiété sociale se lisent entre les lignes.

Elle m’a toujours fait manger de la viande. Elle en met partout je sais pas pourquoi elle aime tant ça  la viande c’est son truc j’en trouve partout même parfois dans mon sac elle m’en met c’est pour que tu te renforces elle m’écrit avec un petit cœur tout taché dans le métro le sang coule sur le siège et on croit que c’est moi qui saigne. Mais peut-être que je saigne aussi. Elle aime vraiment ça la viande, au point de me tenir la bouche ouverte par les mâchoires et de me dire il y a un truc dans l’homme qui aime la viande et il sait quand une femme l’aime aussi alors avale où tu resteras sur cette chaise jusqu’à ce qu’il neige.

[…] T’as tes règles ? Ils vont me demander. Non, j’ai un steak dans ma robe.

Dans sa pièce Votre âme sœur est peut-être dans cette forêt, Pauline Picot écrit le cannibalisme des sentiments. Sa plume possède une intensité et une sensibilité teintées d’un lyrisme acide. Elle ouvre des passages où nous sommes libres de nous engouffrer ou non, laisse la place aux projections saisissantes et aux interprétations personnelles. 

Il s’agit d’un texte à la finesse organique et à vif, qui sonde les paysages hallucinés d’un mal-être à fleur de peau. Sous couvert d’une fête solitaire, l’autrice dessine les arrêtes des codes sociaux qui blessent et piquent, l’incompréhension face aux attentes extérieures se heurtant à la tendresse d’un moi rendu friable. La figure de la mère prédomine de manière sinueuse, est à la fois étouffante et bourrative. Celle des hommes endosse le masque d’un inconnu tout à la fois attirant et craint. Et la présence rassurante du loup rôde au loin, inaccessible comme un rêve.

La musique et les lumières bouclent en répétitions hypnotiques, alors que Marie laisse s’écouler hors d’elle un flot de paroles à l’intensité brûlante. Sa névrose devient sujet et prend forme, cueillie et restituée de la main de Pauline Picot sous la forme d’une pièce de théâtre vibrante et nébuleuse.

Après il y a le médecin. C’est vrai qu’il était bien ce médecin. Il voulait mon bien quand j’y repense. Il touchait mon ventre il disait c’est du bois ça et j’étais heureuse parce que j’étais vraiment devenue une écorce de la forêt et qu’il le sentait sous sa main.

Pauline Picot Votre âme sœur est peut-être dans cette forêtQuartett
64 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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