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Philippe Testa L'obscur couverture

Philippe Testa – L’obscur

Lausanne, dans un avenir qui semble proche de seulement quelques décennies. Les hommes et les femmes s’affairent toute la journée derrière leurs écrans pour survivre dans un monde placé sous la domination du capitalisme. Le rendement incessant, le devoir de montrer ses atouts et de monter en compétences rythment le quotidien des employés.
Ceux-ci craignent sans cesse le licenciement, appelé « requalification » mais synonyme d’une mort sociale assurée. Car dans cette société étrangement familière à la nôtre, tout le monde est interchangeable, l’homme est devenu une ressource surexploitée à l’image de la Terre même et l’individu est effacé, noyé dans un tout.

Le personnage principal de L’obscur, dernier roman de Philippe Testa, semble imperméable et étranger à toute cette mécanique dévorante et aliénante. Il y évolue en spectateur, totalement hermétique à cette course insensée et effrénée dans laquelle ses collègues ou sa famille se jettent à corps perdu. C’est un homme qui se fiche de la réussite sociale, d’être ultra productif pour gravir les échelons. Qui aime le calme, la routine, les longues ballades autour du Lac Léman qu’il semble le seul à encore admirer. Ou même seulement à percevoir. 

” Des années durant, j’ai connu une sorte d’absence éveillée, les aubes disparaissant sans laisser de traces, au milieu de personnes qui semblaient n’être que des copies conformes d’un modèle disparu. À présent que nous avons presque cessé d’exister, je me rends compte à quel point j’ai eu de la peine à me sentir en vie. ”

” Mais la vérité c’est que nous sommes des morts vivants, isolés, proches de la fin, des êtres que la vie a quittés, maintenus par des gestes automatiques et répétés, réduits à des pantomimes de nous-mêmes, à des comportements préréglés, des parodies de socialisation, sans autre choix que ceux de notre conso. “

Tandis que ses parents, appartenant visiblement à une classe sociale aisée, se sont réfugiés dans une citadelle ultra sécurisée à l’autre bout du monde, et que son frère est un modèle de réussite personnelle et professionnelle, il se contente d’un minuscule studio et d’une relation vaporeuse avec Pia, une femme requalifiée, souvent embrumée par les médicaments et aussi désadaptée que lui.
À la manière d’un caméléon, il donne un minimum le change pour avoir la paix, intégrant notamment les anglicismes qui font parti intégrante du langage courant : « days off », « co-workers », « black-out » … Autant de termes déjà présents, issus des entreprises américaines et véhiculés par les « Start-up », qui apportent une illusions d’unité, lisses et dangereux à la manière de sables mouvants.

Par ailleurs, les black-out sont de plus en plus fréquents et longs. Ces pannes de courants soudaines plongent des villes et des pays entiers dans le noir, l’obscurité. Les énergies sont épuisées, les mouvements de foules s’élèvent, la panique animale, primitive, s’éveille dans le cœur des hommes.
Les minorités et les exclus forment des émeutes sanglantes, assaillant les citadelles intouchables ou les quartiers huppés. Les terres et l’humanité sont épuisées, les bidonvilles fleurissent sur des vestiges de paysages éventrés et empoisonnés, avoisinant les mines et les déserts.
L’affolement détruit toute discipline tandis que la machine aux rouages si bien huilés se disloque : il n’y a plus de nourriture, plus d’électricité. C’est la fin du monde.

En parallèle, juste avant que les lumières s’éteignent, les infos annoncent un échec ultime : celui d’une mission de colonisation sur Mars. Les pionniers ont vu leurs réserves de nourritures disparaitre, ont connu la faim et le cannibalisme à des années lumières de leur sol natal, rendu inhabitable par leur propre espèce.
L’histoire locale du narrateur est en réalité mondiale et même universelle.  De ce fait, l’éclipse de l’Homme est totale.

Philippe Testa écrit un roman d’anticipation tout à fait réaliste, prenant racine dans notre société contemporaine, sourde aux catastrophes naturelles, encourageant la conformité abrutie et angoissante, imperméable à humanité. L’obscur y est présent au sens propre comme au figuré car les nuits y sont d’encre et la race humaine, aseptisée et essoufflée, explose dans une animosité primitive.

Son protagoniste, totalement en marge des attentes et de la pression découlants de la compétition et de la hiérarchisation, parvient à survivre, passant alors de spectateur à acteur. Ayant toujours été solitaire et à l’écoute de sa propre réflexion, conscient de la fausse stabilité qui l’entoure, il n’a jamais eu les attentes de grandeur cannibales de ses voisins. Son inaptitude devient une force lorsque la civilisation devient inopérante et s’effondre. 

L’obscur de Philippe Testa, est un roman captivant, possédant une écriture aussi belle que glaçante, contemplative et malheureuse. Cette dystopie est d’un réalisme incroyable, d’une crédibilité faisant écho à notre actualité.  Toutefois, elle laisse sa chance aux personnes les plus enclines à survivre à l’Homme : c’est à dire celle qui sont détachées du matérialisme, du consumérisme, celles qui sortent du troupeau aveugle.

” Est-ce qu’il s’ennuyaient ? Est-ce qu’ils étaient capables d’éprouver de l’ennui ? C’est l’homme qui n’aime pas cet état, signe pourtant d’une bonne adaptation à son milieu, peut-être parce qu’il l’a toujours associé à la satisfaction. D’où cette tendance qu’il avait de se démener, de s’activer vainement, de vouloir sans cesse imprimer sa marque sur tout ce qu’il entourait. Son inquiétude fondamentale le poussait à agir, à construire, à exhiber ses talents laborieusement acquis. Il s’était condamné à sans cesse prouver sa puissance et son infaillibilité. “

Philippe Testa L'obscur

Hélice Hélas Éditeur
248 pages
Caroline

À propos Caroline

Caroline
Chroniqueuse

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