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À propos d’un thug – Tabish Khair

Dans la bibliothèque de feu son grand-père, vers Phansa dans l’état du Bihar, en Inde, un jeune homme lit, en anglais surtout, un peu en hindi voire en persan ou en ourdou. Entre un Dickens et un Kipling, il regarde de vieux traités colonialistes sur les Indes britanniques, des essais sur la vie des pauvres dans la capitale anglaise ou sur la phrénologie. Dans ces vieux ouvrages il découvre des feuilles, glissées entre les pages. Des lettres écrites en persan, des coupures de journaux datant de la fin du XIXe siècle. Les coupures racontent le parcours sanglant d’un décapiteur fou dans les quartiers sordides de Londres et la disparition d’un Lord. Les lettres sont signées d’un certain Amir Ali et adressées à Jaanam. Intrigué, le jeune homme, va combler les blancs dans cette histoire, voyant le lien ténu entre ces lettres d’amour et de confession et les meurtres, la disparition d’un aristocrate et la terreur qui s’est abattue sur Londres. En s’aidant des traités qu’il a lu dans cette même bibliothèque, il nous raconte une histoire, telle qu’elle a pu se passer, dans toute la vérité de son ignorance.

«Le thugisme était une confrérie parfaitement organisé, un culte héréditaire, dont les membres étaient aussi bien musulmans qu’hindous, et pratiquaient le vol et le meurtre par strangulation, actes qu’ils considéraient comme des rituels religieux.»

Le capitaine Meadows s’intéresse de près aux thugs. En homme éclairé qu’il est il pratique diverses sciences modernes, dont la phrénologie, cet art de lire le caractère des gens en touchant les bosses et creux de leur crâne. Il va ramener d’Inde Amir Ali, un thug repenti qui va lui confier son histoire, son initiation et la raison de sa défection d’un ordre meurtrier et héréditaire. Dans sa nouvelle vie londonienne Amir va rencontrer toute la communauté des lascars, des perdus, des drogués, des voleurs et des mendiants, et il va croiser le chemin de Jenny. Mais au même moment de terribles meurtres, sûrement rituels voire satanique, oeuvre de quelque étranger débarqué des colonies sans aucun doute, quand on en voit la sauvagerie, font trembler les rues londoniennes. Et quand il est si facile de trouver un coupable dans la population tout juste arrivé à quai, quel meilleur choix qu’un thug, même repenti, pour endosser les meurtres du décapiteur-cannibale? Car c’est bien connu, ces gens-là ne changent pas.

Mais dans sa mansuétude et sa grande fatuité, l’homme colonisateur peut facilement se laisser manipuler par le colonisé qu’il considère au pire comme un monstre au mieux comme une âme à sauver, une preuve de charité. Et Amir Ali n’est peut-être pas celui qu’il prétend être, le meurtrier qui terrifie Londres n’agit peut-être pas pour assouvir ses pulsions primitives et, qui sait, les Hommes-Taupes rôdent peut-être…

«  Ce fut alors que je trouvai ma solution: il me fallait être comme l’herbe. je me souvins par ailleurs d’un ragot que j’avais entendu à Patna, l’un de ces récits qui circulaient souvent à propos de la folie des firangis qui investissaient nos territoires, de leurs idées et leurs moeurs étranges. Cette fois, il concernait un certain capitaine Meadows, en convalescence à l’hôpital de la Compagnie à Patna, qui bientôt rentrerait dans son pays. »

Ce sont de multiples voix que va réanimer le jeune homme dans la bibliothèque de son grand-père à partir de ces lettres, essais et coupures. Amir Ali bien sûr, dans sa dualité: le récit qu’il sert au capitaine Meadows, son histoire véritable (dans la mesure où une telle chose existe) qu’il raconte à Jenny dans ces lettres persanes qu’elle ne sait pas lire, la voix du capitaine qui se délecte de ce récit qui le conforte dans sa position de colon civilisé, les voix des lascars et autres habitants des ruelles et caniveaux de Londres, empâtés, sales et vivants, en écho à celles de la haute aristocratie, coincées, risibles. Mais comme Amir Ali n’est pas celui qu’il prétend, aucun ne se résume à ce que l’autre en voit, et le capitaine Meadows n’est pas forcément dupe, les lascars plus organisés et présents et les riches encore plus dangereux que l’on ne le croit.
Mêlant dans cette polyphonie tous les mots d’une Londres cosmopolite à l’image de son empire, À propos d’un Thug est un roman policier, social et contemporain qui nous montre la complexité de l’identité et des clichés, la violence des époques et la lutte continuelle, sur le sous-continent ou dans la capitale de l’Empire, pour exister et rabaisser le colonisateur par la ruse et la dérision. Un roman beau, triste et rageant, comme les humains.

17155860Éditions du Sonneur
281 pages

Marcelline

À propos Marcelline

Chroniqueuse/Co-Fondatrice

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