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Sarah Stricker – Cinq kopecks

Sarah Stricker est étonnante et Cinq kopecks surprenant. Ou l’inverse.

On pourrait dire que ce livre parle de la vie, de la mort, de l’amour. Ce qui n’est pas faux. Mais on ne le dira pas comme ça parce que tous les romans en parlent d’une manière ou d’une autre. Alors comment vous parler de ce bouquin en évitant les lieux communs dont il est bien loin ?

À travers la manière qu’a l’auteur d’aborder ces sujets et le personnage principal qu’elle nous dépeint ?
Une femme qui, si elle a le physique ingrat et la maladresse des sentiments, n’a pas tout de l’anti-héros : elle est implacable sur le plan intellectuel et ne manque pas de personnalité.

En soulignant l’écriture rythmée et la construction narrative atypique ?
Et ces voix qui s’entremêlent sans qu’on s’en rende compte :
Celle du cœur qui brouille la logique des actes, celle de la raison qui domine la pensée mais se montre impuissante en matière de sentiments, celle du désir qui prend le corps en otage.
Celle d’une mère qui se raconte dans les moindres détails à sa fille, celle d’une fille qui découvre la face cachée d’une mère constamment en dehors des normes.

“Enfant, on est tellement habitué à ce que la vie des parents tourne autour de la nôtre qu’on ne porte guère attention à la leur. On arrive peut-être à imaginer un passé pour les autres adultes (….) mais l’imagination abdique face aux parents. C’est une frontière basée sur la naïveté, l’ignorance et aussi un peu sur la peur. Qui voudrait prendre le risque de trouver derrière ces visages exemplaires et sévères une personne qui pourrait vous être étrangère ?
Une vraie personne, de chair et de sang, avec des besoins n’ayant rien avoir avec moi, ma mère ne le devint pour moi que peu avant sa mort. Et même là j’étais le but, la pointe vers laquelle avançait toute l’histoire.”

Cinq kopecks est donc le récit d’une vie. Celle d’une femme laide, formatée par son père pour devenir savante et incarner la perfection intellectuelle. Rien d’autre. Demandez à ceux qui l’ont côtoyé, ils ne vous parlerons que de l’exactitude et de la précision de ses connaissances. De son physique ou de ses ressentis, jamais.

Retranscris par sa fille, l’histoire de cette femme apparaît comme une réhabilitation. Celle d’un passé, d’une vérité, autant que celle d’une mère envers sa fille.

“plus son histoire avançait, plus je comprenais que c’était essentiellement les scènes dont on ne l’aurait pas cru capable qu’elle était obligé de raconter, qu’elle devait énoncer à voix haute, pour s’assurer qu’elle n’avait pas inventé de toutes pièces la femme qui n’avait vécu que dans ses souvenirs au cours de toutes ces années. Pour vérifier que le passé résisterait aussi à la réalité.”

Bridée pendant l’enfance, puis à adolescence, sa mère n’a jamais su cerner ces drôles de sensations que peuvent provoquer la liberté, la découverte de soi, des autres et du monde extérieur. Parce qu’elle y a été peu confrontée. Seule les études, la réussite et le dépassement de soi comptaient ; il n’était question ni de plaisir ni de douleur. Les sentiments et les émotions ça n’existait pas. Du moins, ça n’était pas fait pour être exprimé. À fortiori, les règles du cœur ont été passé sous silence, au même titre que tout ce que son père jugeait superflue.
Sa mère a si bien appris à taire ces émotions, en a si peu fait l’expérience, qu’elle ne saurait être responsable de ce qui lui est arrivé : du chamboulement qui s’est opéré en elle quand, pour la première fois, son cœur a pris le dessus sur la raison.

“(…) elle ne sait rien de ces choses là. Du pouvoir que les pensées finissent par avoir sur quelqu’un qui cherche à les refouler. Du désir qui peut surgir d’un hasard, d’un geste, de rien du tout en fait, et qui engendre des surgeons d’autant plus sauvages que leurs racines sont fragiles, comme s’ils voulaient compenser la misère de l’origine dans l’opulence du feuillage. De ce seul moment impromptu qui suffit à faire déraper le cœur au point qu’il ne s’y retrouve plus (…).”

Alors quand l’amour se manifeste, quand le désir surgit, elle ne contrôle plus rien. Elle se laisse envahir, trahir, malmener par des émotions qu’elle ne maitrise pas, qu’elle n’avait jamais ressenti – si seulement elle en avait connu l’existence avant. Son corps semble ne plus lui appartenir et ses actes ne plus lui correspondre. Ses yeux, ses jambes, ses mains, prennent parfois des libertés irraisonnées. Les premiers lorgnent là où ils ne devraient pas, les autres tremblent, courent ou se dérobent sous elle sans qu’elle ne puisse rien n’y faire.

 “Elle est de ces gens qui ne supportent l’amour et la souffrance, le bonheur et la haine que s’ils rationalisent complètement le monde (…)”

Elle, qui n’a connu que la rigidité de son père, la peur chronique de sa mère et le monde de l’intellect dans lequel elle se réfugie pour palier aux silences gênants, au désespoir et à son incapacité à exprimer ses ressentis.
Elle qui n’est qu’une éternelle petite fille pour sa mère quand elle a très tôt été une adulte dans les yeux de son père, sans jamais être une femme, ni pour l’un ni pour l’autre.
Elle qui, dès la petite enfance, a dû se montrer rationnelle, faire preuve de maturité, de savoir-faire, sans laisser transparaître la moindre faille.
Elle, qui n’a laissé aucune place aux émois de l’adolescence, s’y retrouve prise aux pièges tardivement, avec toute l’exaltation et la souffrance que cela implique. Et sans transition, elle doit faire face à la maternité… autant vous dire que dans ce domaine là non plus, elle n’a pas suivi les règles de la conformité.

“Des points lumineux brillent derrière les rideaux. Ma mère guette à travers la dentelle des voilages, écrase son nez contre la vitre, comme un enfant devant la vitrine d’un magasin de jouets, pendant que derrière elle passe la rumeur des voitures. Elle passe la main sur le montant de la devanture, la retire, retourne à toute vitesse jusqu’à l’arrêt du tram avant de se retrouver finalement devant l’entrée, surexcitée à l’idée de commettre une bêtise.”

Sarah Stricker : encore un écrivain à découvrir et à suivre…

Cinq kopecks - Sarah Stricker

éd. Piranha, 2016
535 pages
traduit de l’allemand par Pierre Deshusses

Pauline

À propos Pauline

Chroniqueuse

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