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Couverture Stephen Dixon Jamais trop tard

Stephen Dixon- Jamais trop tard

Auteur américain récompensé de nombreuses fois (O.Henry Prize, Prix Guggenheim…) Stephen Dixon est reconnu pour son œuvre prolifique et son approche syntaxique très personnelle. Dans Jamais trop tard, il réalise un tour de force en se lançant dans une nouvelle emballée, sans souffle ni temps mort, jetée d’une seule traite. Un livre sonnant et étourdissant.

L’histoire en elle-même est simple: Donna Akers disparaît un soir après être partie au milieu d’une séance de cinéma ennuyeuse et avoir promis à son compagnon Art de rentrer directement chez eux.
Après avoir constaté son absence, celui-ci passe de la légère inquiétude à l’angoisse la plus totale et obsédante. Les heures passent, le matin se lève et toujours pas de Donna. Il décide alors de passer quelques coups de fil, d’interroger les voisins, les commerces de proximités ou les amis et collègues de sa conjointe. Rien. Nada. Évaporation totale.

Pourtant, les gens qui la connaissent, ça ne manque pas: la jeune femme est un mannequin à la carrière fructueuse et on croise son visage et son corps à chaque coin de rue ou encore couverture de magazine. Que ce soit pour une paire de chaussures luxueuses ou bien une marque de yaourt light, Donna est partout. Sauf chez elle.

Bien sûr, la police est prévenue, le beau-père aussi, et également les nombreux amants du model. Pour tout le monde sauf pour Art, il n’y a pas de raison de s’inquiéter, elle est sûrement et tout simplement partie, l’a largué comme une vieille chaussette du jour au lendemain, sans crier gare.

« Curt appelle pendant que je cherche le numéro de l’agent. « Comment ça va ?
– Mal. Tu ne serais pas où est passée Donna par hasard ?
– Drôle d’entrée en matière. Non. Je voulais vous demander si vous n’aviez pas envie de venir voir la dernière représentation de Begs ce soir.
– On l’a vu. Elle a disparu. Du moins je ne l’ai pas revue depuis qu’elle a quitté le cinéma toute seule jeudi soir.
– Jeudi ? Mais ne te fais donc pas de soucis. Je l’ai vu vendredi soir.
– Où ça ?
– Enfin je crois l’avoir vu. Si, bien sûr. Au Bewilderlips. Elle est juste entrée prendre un verre en vitesse. Elle a dit qu’elle avait rendez-vous avec toi… Ah mais c’est vrai, c’était pour aller voir Begs. Comment est-ce que j’ai pu oublier ? Oui évidemment, dans ce cas là, vous n’allez pas y retourner déjà.
– C’était jeudi soir.
– Non, Jeudi on devait se voir et je n’ai pas pu venir. Tu te souviens ?
– Ça, c’était mercredi soir. Tu ne pouvais pas parce que tu allais jouer aux cartes avec un copain.
– C’était jeudi. Je le sais parce que je me suis coupé la main, j’ai fait de la peinture au couteau ce jour là. J’avais un pansement et les autres se moquaient de moi. Il disait que je cachais des cartes dedans. »

On pourrait penser à un polar, mais non. Il s’agit de littérature, de littérature qui essouffle, où la tension monte mais où l’enquête n’avance pas. La particularité de Jamais trop tard réside dans l’absurdité totale qui nous plonge dans une lecture haletante et impossible à lâcher.

Le truc c’est que lorsque le personnage principal, rongé par une agitation grandissante, cherche la moindre piste ou une once d’aide, il se prend une porte. Tout le monde y va de son petit avis, y rajoute son grain de sel jusqu’à l’ensevelir. Untel raconte ses problèmes, l’autre crache sur la relation qu’ils ont (avaient?), la police fout le bazar et perd les dossiers, bref on assiste à une descente aux enfers pavée de nombrilisme moderne.

Stephen Dixon s’amuse avec l’immensité fourmillante de New-York et la célébrité de Donna, le réseau tentaculaire des ruelles et des contacts de la jeune femme, en creuse la solitude extrême et profonde qui en découle. Car, même si tous se vantent tout et se rassurent de connaître la disparue mieux que personne, aucun n’est capable de dire où elle se trouve ni pourquoi elle est partie. Mais pourtant seul son compagnon délaissé craint le pire: l’enlèvement, la séquestration, la mort.

Malgré la tonne de gens qui l’entoure, il est délibérément seul et fait face à une frustration qui s’accroît à une vitesse affolante au fur et à mesure de sa course, des obstacles auxquels il se heurte, le projetant (et le lecteur avec) en tout sens, sans ménagement.
Stephen Dixon joue avec les retournements incessants de situation, les petits détails énormément énervants et surtout l’égocentrisme de la foule de personnages affluant dans ce livre.

Par ailleurs, il jongle surtout avec le dialogue. Enfin plutôt le monologue; celui d’Art à lui-même, au chat qui lui bouffe le fil de son téléphone, à la femme avec qui il a partagé plusieurs années de sa vie et dont, au final, il ne connaît peut-être pas tant des choses. Et surtout le monologue des autres, qui ne s’inquiètent que d’eux-mêmes.
La force de Jamais trop tard ce sont ces dialogues de sourds, ces conversations dans le vide qui s’enchaînent sans répit jusqu’à former une toile gluante d’absurdité, qui happe aussi bien le pauvre homme que le lecteur chanceux de se laisser prendre à ce piège.

« Le téléphone sonne. C’est le matin. Je dis allô. La voix : «Allô? Allô? Je vous entends à peine.» Moi: «Vous m’entendez mieux maintenant?» Puis je vois que le cordon du téléphone a été pratiquement sectionné d’un coup de dents au niveau d’une des boucles. La voix: «Allô ? Il y a quelqu’un, c’est bien Monsieur Alimin? C’est important, c’est au sujet de votre amie.» Moi, beaucoup plus fort: «Oui, c’est moi, vous m’entendez maintenant ? » La voix: « Monsieur Alimin? C’est vous?» Je hurle: « Attendez. Je vous prends sur l’autre appareil.» Je laisse le téléphone décroché, je cours jusqu’à celui qui est à la porte d’entrée mais le temps que je parle, la voix déjà raccroché.
Je mélange de la moutarde forte et de la sauce piquante et j’en badigeonne le téléphone et les fils le long du mur. Je prends le chat et lui mets le nez sur le fil, il fait un bon en arrière, je lui remets le nez dessus, lui donne une tape sur le derrière et dis: «Non, touche pas, compris ?» Le téléphone sonne. «Allô?
– C’est vous, Art ? C’est vous qui avez passé une annonce au sujet de la disparue, Mme Akers ?
– Oui.
– Je reçois les deux journaux du matin parce que je les lis d’un bout à l’autre, celui de l’après-midi pareil. Votre annonce, elle sera aussi dans l’édition du soir? Et cette dame, elle a vraiment disparu?
– Oui.
– Je ne sais pas où elle est. Je voulais m’assurer que vous ne vous serviez pas des journaux pour un canular quelconque. »

Stephen Dixon Jamais trop tard Image

Editions Cambourakis
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle El Guedj
325 pages
Caroline

À propos Caroline

Caroline
Chroniqueuse

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