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Zep- Un Bruit étrange et beau

Quand Zep met de côté la mèche blonde de Titeuf et change du décor de la cour de récrée pour celui de l’âme humaine, il nous offre une facette de son talent jusque là très peu connue, une partition musicale d’un tout autre style.
Dans son dernier album Un Bruit Etrange et Beau paru chez Rue de Sèvres, il explore le recueillement, les peurs de l’Homme et la remise en question à travers son personnage principal, William, dont les pensées et les questionnements intimes forment le fil rouge du récit.

William a rejoint l’ordre religieux des Chartreux il y a 26 ans de cela: reclus dans un monastère dans les massifs d’Auvergne aux côtés d’autres compagnons, il se plie aux voeux solennels de la pauvreté, la chasteté et l’obéissance auquel s’ajoute également celui du silence. En tant que contemplatif, il se consacre à la prière, à la méditation et n’a pas eu de rapport avec le monde extérieur depuis qu’il a franchi les portes de la foi. Il oublie le son de sa voix, les traits de son visage: son existence est devenue un long silence où persiste le bourdonnement ténu des souvenirs.

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Cependant, un testament l’oblige à sortir de sa réclusion pour se rendre à l’extrême opposée du calme majestueux des montagnes; Paris. C’est une des dernières volontés de sa défunte tante, qui n’a jamais accepté que son neveu fasse le choix de l’habit plutôt que celui de la vie charnelle. Poussé hors de son nid de pierre, il reconnecte avec le monde extérieur dont les couleurs, les odeurs et les bruits l’agressent, le troublent. Mis à nu, il se sent comme un revenant, resté hors de ce monde pendant presque 30ans.
Petit-à-petit des souvenirs se réveillent en lui, il se souvient la raison qui l’a poussé à rejoindre l’ordre des Chartreux; celui de « mourir à ce monde ». Et voilà qu’il renait une seconde fois malgré-lui, de nouveau par la force de volonté d’une femme. Comme à son premier jour, il replonge dans des sens qu’il avait mis de côté et redécouvre le son du quotidien, voit les gens, ressent l’appréhension mais aussi la beauté des autres.

Dans le train pour la capitale, il va faire la connaissance de Méry qui lui confie souffrir d’une maladie incurable et qui sait ses jours comptés. Cette rencontre est l’élément perturbateur, plus que le testament en lui-même, plus que le retour brusque dans la ville, qui va pousser William a repenser son jugement.
Zep met face-à-face une personne qui va décéder alors qu’elle aime la vie et un homme qui a fait le choix de mener une existence la plus impalpable possible pour se créer une quasi-mort: cette dualité enclenche une suite de questionnements sur le sens des choses, un remue ménage qui palpite au fond de nous, tout doucement. La pensée interne du protagoniste principal ainsi que les situations qu’il rencontre font écho à se qui se noue et se tisse en chaque être humain, qu’il soit moine ou non.
Renouant avec son cousin et sa cousine, William va regarder en arrière pour se souvenir de ce qu’il a laissé derrière lui, mais Méry va le pousser à oser tourner les yeux vers le futur. Car pendant les 26 dernières années de sa vie, il a surtout tenté d’effacer son vécu et à vivre l’instant présent et furtif sans penser à demain. De fil en aiguille, de questions en réponse, on devine que derrière la crainte de la mort avouée, il y a surtout l’inquiétude d’exister qui le taraude.

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A l’heure d’une société de surconsommation, toujours pressée et où la forme prime de plus en plus sur le fond, Zep sort des sentiers battus et réalise une introspection sur l’âme humaine. A l’aide de planches tout en bichromies aériennes, variant d’une gamme de couleurs froides et bleutés à celle plus chaudes des ocres sépias, il ponctue de son aquarelle l’empreinte que laisse les émotions et les interrogations due à la reviviscence de William.
D’un trait réaliste que l’on avait déjà pu admirer dans Une Histoire d’Hommes, l’auteur glisse dans un registre résolument plus philosophique et il le fait avec un talent fou. Les dialogues et les monologues sont brefs et concis, mais chaque mot, chaque ponctuation est au bon endroit. Traitant de sujets délicat comme la maladie, l’abnégation de sois ou encore la crainte de la mort qui pousse William à fuir la vie, il raconte l’histoire de chemins qui se croisent, d’une rencontre, mais il conte aussi la force de la pensée humaine et de sa volonté à toute épreuve.  La religion et l’ordre cartusien choisis comme fonds démontrent également le large éventail de sujets forts et parlants dans leur silence que sait utiliser l’auteur, loin de se reposer sur le succès du brouhaha de la récréation blonde.

Bref, c’est une belle musique que nous joue Zep à travers Un Bruit Etrange et Beau, une musique sans fausse note, douce et mélancolique: celle de l’Homme.

un-bruit-etrane-et-beau-image-zepEditions Rue de Sèvres
84 pages
Caroline

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Chroniqueuse

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Un commentaire

  1. C’est une superbe BD (j’ai tellement aimé que je l’offre à mon père pour noël ^^). Très bon article ! 🙂

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