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Marilyn Monroe Norma Jean Baker de Troie

Anne Carson — Norma Jeane Baker de Troie

« Leçons sur l’Histoire de la guerre » : d’abord, créez une idole, une illusion d’optique, une version alternative des faits, transformez une pin-up quelconque en sex-symbol. Après l’idole, enchaînez trauma, rapt, esclavage, concubine, ruse, barbares, opportunités et trouvez un prétexte :

« En période de guerre, les choses tournent mal.
Blâmez la femme. »

Hélène, femme de Ménélas, roi de Sparte, est enlevée par Pâris qui déclenche la guerre de Troie. Marilyn Monroe, née Norma Jean Baker, fragilisée par deux fausses couches et par les complications de son mariage avec l’écrivain Arthur Miller, est expédiée dans un hôtel de Los Angeles pour le tournage d’un film de Fritz Lang.

Norma cherche sa fille, l’appelle avec « le téléphone du vent », celui dont on se sert pour appeler les morts. Norma tricote. Norma emprunte les traits de son ami Truman Capote, et le chœur chante — les hommes la maudissent.

Mais Ménélas-Arthur envoie son armée à Troie-Los Angeles pour récupérer sa femme, son bien le plus précieux. Mille Troyens meurent. Exit, l’héroïsme : « neuf ans à rafler des bestiaux et à piller les locaux ». Toutes les femmes troyennes sont violées, Ménélas-Arthur casse le nez d’Hélène-Norma, enfermée un peu défoncée dans une salle de bains entre Venice Beach et Sunset Boulevard, et la récupère enfin. Mais Hélène-Norma n’est jamais allée à Troie. Rien n’est vrai, et surtout pas elle.

« Tout ça n’était qu’un canular.
Un coup de bluff, une esquive, une escroquerie, une astuce, une gemme de stratagème.
La vérité,
c’est qu’un nuage est allé à Troie.
Un nuage sous la forme de Norma Jeane Baker. »

Hélène de Troie et Marilyn Monroe incarnent la beauté idéale, le corps parfait, la femme à conquérir et posséder — un fantasme, une illusion. La superposition de leurs vies, la confusion entre la figure mythologique et l’idole hollywoodienne, permet à Anne Carson de montrer le tragique de la réification des femmes transformées en butin par les fantasmes des hommes, la violence à leur encontre qui découle de cette objectivation, les stratagèmes qu’elles doivent déployer pour échapper à cette violence, les mensonges qu’elles se racontent pour survivre.

Avec cette forme libre qu’elle maîtrise à la perfection, qui fait se côtoyer le théâtre, la poésie, la réécriture (ici, Hélène d’Euripide), la Pop Culture et le commentaire, Anne Carson nous livre un texte court, percutant, poignant et résolument féministe. La façon particulière qu’elle a de créer des textes d’une grande modernité et d’une réelle portée politique en puisant dans les œuvres de la littérature grecque antique (et qui rappelle le travail de Marie Cosnay et son rapport à la littérature latine, à la traduction et la réécriture) est déjà à l’œuvre dans ses précédents ouvrages traduits par les éditions de l’Arche :
— la pièce Antigonick (trad. Édouard Louis, 2019), une traduction libre de la pièce de Sophocle qui prend résolument le parti d’Antigone, de l’autonomie contre la raison d’État, de la jeune femme contre le patriarcat, et ne laisse aucune chance aux lecteur.ices d’êtres séduit.es par la nécropolitique d’un Créon misogyne et tyrannique qui n’a que mépris pour cette « fille qui fait du bruit » qu’il condamne à mort,
— et la formidable Autobiographie du rouge (trad. Vanasay Kamphommala, 2020), réécriture du mythe de Géryon et Héraclès qui oscille entre le récit initiatique, l’histoire d’amour, et la quête d’un artiste en formation.

Remercions donc les éditions de l’Arche pour leur entreprise de traduction de cette prolifique poétesse américaine et professeure de grec ancien, dont nous n’avions jusqu’ici accès qu’à Atelier Albertine, traduit par Claro au Seuil (2018) et Verre, Ironie et Dieu traduit par Claire Malraux chez José Corti (2004), malgré son succès outre-Atlantique !

« D’ailleurs, est-ce que ça ne commence pas toujours pareil, ce mythe qui se termine par la fille qui a “mal tourné” ?
Elle se trouve dans une prairie, elle ramasse des fleurs, elle tortille ses petites heures ensoleillées.
Quand tout à coup surgit un homme dressé sur ses chevaux noirs.
Surgit un homme vêtu d’un chapeau noir.
Surgit un homme une lettre noire à la main.
Puis-je faire de vous ma reine?
Elle a peut-être douze ou treize ans.
Le Viol
c’est l’histoire d’Hélène,
de Perséphone,
de Norma Jeane,
de Troie.
La guerre en est le contexte
et Dieu est un garçon.
Oh mes chéries,
ils vous disent que vous êtes nées avec une pierre précieuse,
La vérité,
c’est qu’être une fille est un désastre. »

 

Norma Jeane Baker de Troie Anne Carson Edouard LouisTraduction de l’anglais (Canada) par Édouard Louis
62 pages
Éditions de L’Arche
Lou.

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