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Arelis Uribe – Les bâtardes

On se souvient des manifestations sociales de 2019 au Chili, s’insurgeant contre le système économique et social d’un régime politique encore marqué par la dictature. Aujourd’hui, une femme mapuche est à la tête des membres chargé·es d’écrire la nouvelle Constitution chilienne. Les voix se soulèvent, les oublié·es et les méprisé·es s’insurgent et font entendre leur clameur. C’est dans la lignée de cette rage grondante que s’inscrit Les Bâtardes, recueil au titre à la consonance crue et sans fard d’Arelis Uribe.

Les filles croisées dans les sept nouvelles composant le livre grandissent à l’ombre des quartiers populaires oubliés par leur pays, connaissent très jeunes le mépris et la marginalisation. À l’âge où d’autres jouent et étudient sereinement, elles ont déjà conscience des montagnes qu’il leur faudra gravir pour ne pas reproduire le schéma de leurs mères. Elles déambulent dans les rues aux maisons modestes, prenant garde de ne jamais inviter d’ami•es chez elles par honte. La comparaison de couleur de peau et de rang social s’insinue partout, presque comme un réflexe inconscient dès leur plus jeune âge. Pourtant, ces frontières aussi réelles que taboues s’écroulent par moment, notamment lorsque deux jeunes aux vies contrastées s’aiment malgré tout à la folie.

« Cet été austère, nous n’avions pas pu partir en vacances. Au lieu d’un voyage, mon père avait dépensé ses économies pour installer une piscine en plastique dans le jardin. Ronde avec des animaux imprimés. Si petite que j’avais honte que les autres enfants apprennent que c’était tout ce qu’on avait pu se payer. Alors je n’ai invité personne à venir se baigner avec moi. »

Les frissons du changement et de l’insurrection résonnent peut-être encore imperceptiblement, mais sont bien là. On le voit au travers de cette jeune femme qui n’hésite pas à mettre fin à un flirt virtuel et épistolaire décevant. Ou dans l’histoire d’une autre qui prend comme amie une chienne errante. Toutes deux sont considérées comme des bâtardes, des « sans classe » que l’on peut harceler à sa guise une fois la nuit tombée. Ensemble, elles s’allient et se soutiennent dans une analogie du combat contre le harcèlement de rue et le patriarcat.

« Je touche la blessure et la brûlure me confirme elle aussi que cette nuit était réel. Je me lève pour rentrer chez moi et je la vois. Les mamelles pendantes avec quatre chiots aussi noir qu’elle qui se réfugient derrière leur mère. J’avance et la préviens du regarde que je viens la chercher. Et elle reste tranquillement sur le trottoir à m’attendre , sans être attachés à aucune corde. » 

En parlant de cela, Arelis Uribe prend soin de laisser la parole aux femmes, et uniquement à elles. Dans Les Bâtardes, les hommes sont effacés voir quasi inexistant : pères, frères, petits copains, ils sont presque tous synonymes de soucis ou de déception. Les duos amicaux ou amoureux sincères sont composés uniquement de filles, qu’elles soient préadolescentes ou jeunes femmes. Il n’y a pas de vision fantasmée des rapports féminins, pas de prisme machiste et sexualisé des corps et des esprits. La plume vive et intimiste de l’autrice délie des quotidiens ordinaires, sans les artifices faciles de la prose à sensations stéréotypées. Elle interroge des figures oubliées, soulève les complexes de classes et expose des quotidiens empreints de luttes ordinaires. Il s’agit de problématiques actuelles, concrètes et universelles, de personnes bâillonnées aussi bien par les inégalités de ressources que l’androcentrisme. 

Avec ces récits fictifs et contés à la première personne, les jeunes filles des quartiers prolétaires de San Bernardo ou de Temuco ont droit à leur part dans la littérature chilienne, enfin.
Les bâtardes est un recueil  où le sordide côtoie l’éclat de l’amour et où les ignorées entrent dans la lumière. Authentique et superbement impactant de simplicité.

« La bibliothèque était une petite pièce, pourvue de six meubles. J’ai observé les titres et trouver les classiques. […] Il y avait peu d’exemplaires de chaque et de nombreuses encyclopédies Océano et des dictionnaires Zug-Zag. Les livres étaient neufs, et cela m’a surprise. Une bibliothèque usagée est beaucoup moins triste qu’une impeccable et inutilisée. »

Arelis Uribe Les bâtardes image

Quidam éditeur
Traduit de l’espagnol par Marianne Millon
120 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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