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Aux animaux la guerre – Nicolas Mathieu

C’est dans l’hiver vosgien que Nicolas Mathieu plante le décor de son roman noir, Aux animaux la guerre. Un territoire à l’image de l’histoire, en nuances de gris, entre béton et brouillard, usine et forêts de sapins. Il y a grandi, l’ambivalence est palpable, mais il connait son sujet, c’est certain.

Le contexte, un plan social comme la crise en a produit à la pelle et le désarroi de types qui n’attendaient pourtant pas grand-chose de la vie, un pavillon, une voiture sympa pour la vitrine et des loisirs de gens fatigués. L’usine comme seul horizon, perdus donc. Des hommes qui se demandent comment survivre à la fin de leur monde et qui franchissent parfois des lignes qui les mènent bien plus loin que ce qu’ils auraient imaginé…du pur roman noir dans le texte !

Dans ce livre, les personnages ne se réduisent jamais à leur condition sociale mais parlent, à leur corps défendant et très subtilement de la vie quand on a pas et qu’on continue pourtant de perdre. Tous ces petits blancs, toujours entre deux, jamais du bon côté. Racistes sans idéologie, aigris façon « tous pourris », une haine résignée pour les possédants, confirmation que la révolution a quitté le monde ouvrier depuis bien longtemps déjà. Ces gens par milliers qui n’ont jamais trouvé personne pour leur donner tort, ou quoi que ce soit d’autre que des reniements et des doutes.

« Par exemple, et pour la faire courte, son vieux se plaignait indifféremment de la droite et de la gauche, des immigrés et des bourgeois, des américains, des juifs, des arabes, des patrons, des feignants, des prix qui grimpent, des salaires qui baissent, des légumes qui n’ont plus de goût, du bio qu’est trop cher, des taxes sur le gazole et de la pollution atmosphérique, des bobos qui font la leçon et des allocs qui encouragent les pires vices, des partageux qui vous prennent tout et des individualistes qui veulent rien lâcher, de Wall Street et d’Al-Qaida, du déclin français et des plus-values du CAC 40, de la taxe d’habitation et du trou de la Sécu, de la redevance télé et de la dette nationale. »

Chaque chapitre est centré sur un personnage et tous sont liés, plus ou moins directement.
Il y a Martel, le délégué du personnel respecté mais endetté par les frais de maison de retraite de sa mère, magouilleur sans mauvaise pensée qui va être démasqué s’il ne trouve pas très vite de quoi renflouer la caisse…et Bruce, l’intérimaire, bizarre, un peu bas du front, Bad Boy de pacotille. Une équipe de circonstances, deux partenaires catastrophiques dans une sale histoire où se mêlent crise sociale, exploitation sexuelle, collectif désespéré et individualisme forcené.

Rita, personnage central du roman avec Martel, une inspectrice du travail qui fait ce qu’elle peut entre idéaux et lucidité et qui a choisi de garder prise, sur elle-même et sur ce qui peut, peut-être, être sauvé. Un personnage de femme réellement incarné, créé par un homme, avec une force et une justesse troublantes.
Rares sont les auteurs qui parviennent à donner vie à des femmes hors de stéréotypes plus ou moins conscients, Nicolas Mathieu en fait partie, comme Marin Ledun avant lui et son personnage de Carole Matthieu dans Les visages écrasés. Inspectrice du travail pour l’un, médecin du travail pour l’autre…des femmes témoins et actrices de la tempête qui balaie les hommes comme les valeurs et grave sa marque dans des territoires.

Il y a aussi Jordan et Lydie, la jeunesse qui ne sait que son ignorance de ce que pourrait être leur avenir, flippant par défaut, mais une jeunesse dont la rage de vivre est la plus vieille du monde, pulsion de vie que même « l’à quoi bon » ambiant ne peut éteindre.

Les personnages secondaires sont eux aussi très bien construits et donnent à penser sur l’empathie de l’auteur. Nicolas Mathieu nous offre un regard réaliste et sincèrement empathique sur un monde en train de disparaître et dont tout le monde, ou presque, se fout. Il parvient à donner corps à ses personnages dans toute leur complexité et n’a pas créé des héros, pas de gentils ni de méchants, mais des femmes et des hommes, qui ont tous leurs raisons, comme il aime à le dire, quand la vie porte des coups et que chacun fait face comme il peut, avec ce qu’il est et les cartes qu’il a en main.
Le genre du roman noir est revendiqué ici en tant qu’instrument de critique sociale qui ne donne pas de leçons, n’impose aucune morale, mais qui n’est pas sans intentions, loin de là. L’auteur y donne à voir le monde, un bout en tout cas, comme il le perçoit, avec les gens qui le subissent tout autant qu’ils le font.

L’écriture est simple, d’une simplicité travaillée mais toujours honnête. Les mots sonnent juste, combien de fois ce sentiment d’évidence, quand on se dit que c’est de cette façon que l’on aurait voulu le dire soi-même !
L’ouverture comme la conclusion sont magistrales, (complexe du bon élève ?) formellement impeccables pour mettre le lecteur dans de bonnes dispositions, l’amadouer peut-être. Puis la narration laisse place aux personnages, leurs ressentis, leurs histoires croisées. La structure est bétonnée, le style plus lâche, il y a plus important. On sent que le monsieur a du style à revendre, tout en retenue mais conscient de lui-même. Une écriture d’ancien pour un jeune auteur.

Les dialogues sont impeccables. Ouvriers, gamins, prostituées, truands, on y croit. J’insiste, l’empathie n’est pas la dernière qualité de l’auteur. Il en faut pour faire des personnages plus que les étiquettes qu’ils portent. Les destins restent d’ailleurs à une exception près, très ouverts à la fin du roman mais sans ce sentiment d’inachevé ou de facilité que l’on peut ressentir parfois. L’auteur a créé les personnages et se met finalement en retrait pour que chacun imagine la suite de l’histoire. Démiurge mais peu désireux de toute puissance, une approche pas déplaisante et cohérente finalement, dans un genre si proche des hommes.

Aux animaux la guerre est le premier roman de Nicolas Mathieu. Il est paru en mars 2014 chez Actes Sud et au format poche au mois de janvier. L’adaptation télé pour France 3 est en cours d’écriture, il faudra donc attendre pour le prochain roman, mais quelque chose me dit que le monsieur n’a pas fini de marquer le monde du roman noir français qui se porte par ailleurs plutôt bien!

1540-1

Actes Sud,

Collection Babel Noir,

416 pages,

Héloïse.

 

À propos Héloïse

Chroniqueuse

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2 Commentaires

  1. Voici donc le “gros gros coup de coeur de 2015” : merci pour ce conseil et encore bravo pour l’émission sur France Culture, on aurait pu dire que vous faisiez ça tous les jours !

    • Un grand merci pour votre lecture et votre écoute ! En espérant que vous aurez envie de lire le livre!N’hésitez pas à me faire un retour si c’est le cas!

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