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L'arrache coeur de Boris Vian - Ancienne couverture du Livre de Poche

Boris Vian – L’arrache-cœur

Musicien, poète, romancier, scénariste, traducteur, peintre, chanteur, parolier et pataphysicien émérite, Boris Vian est un homme aux mille vies et à l’énergie débordante, qui nous a offert des œuvres aussi magnifiques qu’absurdes, aussi fantasques que graves. C’est son dernier roman, l’Arrache-cœur, qui nous intéresse aujourd’hui.

“Je veux une vie en forme de sable dans des mains”

Tous les hommes sont condamnés à mourir un jour ou l’autre. Certains l’oublient. A d’autres, il n’est pas permis de l’oublier. Boris Vian fait partie de ceux-là. Atteint très jeune de cardiopathie, il sait que sa vie sera courte. Il y a donc chez lui une sorte d’urgence à vivre qui le pousse à se lancer dans un nombre incroyable de projets différents.

Il a laissé quantité d’œuvres : chansons, opéra, peintures etc. Il a officié dans à peu près tous les genres littéraires qui existent, des recueils de poèmes au roman (dont certains romans noirs signés Vernon Sullivan l’enverront au tribunal) en passant par le théâtre, son oeuvre est foisonnante, fantaisiste, ironique et surtout, ce qui lui vaudra bien longtemps d’être boudé par les universitaires, inclassable.

Parmi toutes ses œuvres on trouve donc ce fameux dernier roman : l’Arrache-cœur paru en 1953. Le texte était censé être le premier volume d’une trilogie qui n’a jamais vu le jour. Les ventes sont en berne, le roman est considéré comme un échec commercial et Boris Vian abandonne là sa carrière d’écrivain. Il meurt en 1959, sans jamais avoir écrit la suite qu’il avait imaginée.

 “Après tout, le rôle d’un psychiatre, c’est clair, c’est de psychiatrer.”

Jacquemort est psychiatre. Au détour d’un chemin qui longe une falaise il arrive à la Maison. Celle d’Angel et de Clémentine. La jeune femme est en train d’accoucher et c’est le psychiatre qui met au monde ses trois enfants, des “trumaux” : Joël, Noël et Citroën.

Jacquemort s’installe chez le couple et explique qu’étant un être vide, il a entrepris de réaliser une psychanalyse “intégrale” afin de se remplir. Il cherche donc des personnages à psychanalyser. Des chats, des humains, peu importe.

Je veux réaliser une espèce d’identification. Savoir qu’il existe des passions et ne pas les ressentir, c’est affreux.

Il se promène donc dans le village et découvre avec un grand sentiment de malaise des mœurs saugrenues, des pratiques lourdes de sens. La foire aux vieux, où les personnes âgées sont vendues comme du bétail, le personnage sans nom, sur une barque nommée Gloïre, payé pour porter la honte du village, sont des exemples criants :

– Je faisais mon travail, dit l’homme. On jette les choses mortes dans cette eau pour que je les repêche. Avec mes dents. Je suis payé pour ça. […] Il faut que je les repêche avec mes dents, dit l’homme. Les choses mortes ou les choses pourries. On les jette pour cela. Souvent on les laisse pourrir exprès pour pouvoir les jeter. Et je dois les prendre avec mes dents. Pour qu’elles crèvent entre mes dents. Qu’elles me souillent le visage. […]
– On vous paie cher pour cela ? Demanda Jacquemort.
– On me fournit la barque, dit l’homme, et on me paie de honte et d’or.

De leur côté, les parents souffrent de leurs nouveaux rôles. Clémentine, qui avait enfermé Angel à clef pendant les deux derniers mois de grossesse, ne lui permet pas d’assumer son rôle de père. Elle-même, qui au début avait rejeté ses enfants, s’enferme dans une forme de psychose qui la pousse à se conduire comme une mère étouffante et terriblement malsaine.

L’univers de l’arrache-cœur est donc un univers étrange, pesant, dans lequel on est mené par ce personnage principal vide, en quête de sens.

Boris Vian met ici son langage si poétique au service d’un reflet très négatif de notre monde. La morale, la religion, la psychanalyse sont moquées et les parents, premiers représentants de la société, sont nocifs, lâches ou carrément maltraitants.

Mais il existe d’autres choses en ce monde qui méritent l’attention du poète. La nature, qui est le réceptacle d’un magnifique travail sémantique dans le roman. Vian y déploie toute son ingéniosité et sa sensibilité. Et l’enfance, bien sûr. Ici l’enfance est sublime. Les trumaux portent en eux toute la beauté lumineuse de l’imaginaire de Vian.

De la graine il sorti un arbre minuscule aux feuilles roses. Dans ses branches de fil d’argent grêle voltigeaient des oiseaux chanteurs. Le plus gros était aussi gros que l’ongle du petit doigt de Joël.

“Un poète / c’est un être unique / à des tas d’exemplaires / qui ne pense qu’en vers /et n’écrit qu’en musique”

Quiconque plonge dans une œuvre de Vian et particulièrement dans l’arrache-cœur sera forcément frappé par la recherche linguistique déployée par l’auteur. Adepte des jeux de mots et des néologismes, Vian utilise une écriture qui frise le surréalisme, et qui est gorgée de symboles et de sens cachés.

Le titre L’arrache-cœur est un néologisme qu’il a déjà utilisé dans l’Écume des jours. C’est l’arme qui tue Jean-Sol Patre. Dans le roman éponyme, le néologisme perd ce sens d’arme et décrit plutôt un sentiment ressenti devant l’ambivalence de l’univers décrit par Vian. D’un côté les adultes sont malheureux, nocifs, féroces alors que les enfants sont imaginatifs, heureux de vivre et possèdent une vision poétique du monde.

La langue de Boris Vian fait donc toute la saveur douce-amère d’un monde fascinant et repoussant. Le charme de l’œuvre réside dans le lyrisme déployé à la fois comique et tragique.

Jeux de mots, calembours, fausse logique, doubles sens, sont des procédés régulièrement employés par Vian qui, à travers une écriture vive, nerveuse et drôle, raconte la folie des parents d’abord, d’une mère sur-protectrice, de pères défaillants, incestueux, l’immoralité d’une société et les conséquences que tout ça peut avoir sur la fragile légèreté de l’enfance.

Impossible donc de rester indifférent devant cette écriture swing, loufoque et terriblement vivante qui raconte un monde d’horreurs et de beautés, un monde sombre et lumineux.

 

Boris Vian, l'arrache-coeur Editions Le Livre de Poche

Avant-propos de Raymond Queneau

Présentation de Gilbert Pestureau

 

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