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Féminispunk, éditions Zones

Christine Aventin – Féminispunk

SPUNK. Le mot a été inventé par Fifi Brindacier, célèbre petite fille de la littérature enfantine née sous la plume de l’autrice suédoise Astrid Lindgren dans les années 1940. Ça sonne comme « punk », et c’est précisément de cela dont il s’agit sous la plume de Christine Aventin : les principes de la gamine impertinente comme avant-goût du mouvement.

Avec Féminispunk, Christine Aventin fait également le parallèle entre le message porté par Fifi et les fondements d’un féminisme sans compromis. Spunk, c’est le refus de la conformité, et on n’en attendait pas moins de la part d’une petite fille dotée d’une force incroyable, qui n’a pas besoin des adultes et fait tout à sa façon, y compris ses robes,

n’emprunte rien au masculin, ne refuse rien au féminin. Aucune velléité de négociation avec les attributs sociaux du genre, mais un dépassement : elle n’a pas besoin de mimer la masculinité pour être forte, libre, bruyante et drôle.

Avec Fifi Brindacier pour point de départ, il est donc question de féminisme. Un seul mot d’ordre : ne pas se débattre dans le cadre prédéfini par l’autorité, mais s’affirmer hors des normes. L’autrice revient souvent sur le mouvement des Riot Grrrls. Elles aussi ont inventé leur langage, passant de girl à grrrl dans un rugissement libérateur. D’où l’importance d’inventer les mots qui manquent pour désigner ce qui est invisible. La langue est un outil de digression et Christine Aventin, à travers Fifi Brindacier, nous montre l’importance de la fiction dans son rôle politique.

L’autrice belge dénonce plus loin la récupération commerciale dont est victime Fifi. Sa force, sa débrouillardise et son individualisme servent aujourd’hui la publicité néolibérale dans différents domaines. Elle sert de justification au refrain aigre du « quand on veut on peut » et de figure de proue à des produits pseudo-féministes et sournoisement normatifs, tellement dans l’air du temps.

Par contraste, émerge cette prise de conscience : la plupart des productions culturelles actuelles mettant en avant des personnages d’outsiders (féminins ou LGBTQIA+ par exemple) ne font en réalité que renforcer des stéréotypes déjà bien ancrés. Christine Aventin parle de « l’ère de fétichisation des radicalités », dénonçant la récupération bourgeoise du queer, de la sorcière, du DIY ou encore des squats. Fifi incarne également de la plus belle façon la sororité, c’est à dire le choix de la solidarité politique entre filles plutôt que la compétition.

C’est à cet endroit que le mot « filles » est une bombe et doit être pensé, non comme une catégorie genrée mais comme une fiction politique. Une fiction politique radicale, dont peut librement se réclamer toute personne dont l’existence infecte celle de l’étalon universel : ce concentré de privilèges aveugles qui font l’être capitalo-centré par excellence – le sous-sbire se pavanant dans un T-shirt Superman, certes, tout autant que l’experte réfléchissant sur la « condition de la femme » dans un bureau nettoyé de nuit par un corps de travailleuse précaire dont elle se fout éperdument. Mais aussi, en vérité, les consommatrices d’événements queers qui rentrent en Uber après avoir mis deux balles dans la cagnotte, tout autant que les officières surmédaillées du radicalisme qui en font un système moraliste et punitif.

Féminispunk met donc également à distance le concept de « femme ». Dans l’univers de Fifi, il y a des « filles » et des « vraies dames », ces dernières étant des filles à qui on a appris à bien de tenir. Christine Aventin nous demande de ne plus nous laisser abuser par ce mot, femme, (importance des mots à nouveau), pour tout ce qu’il renferme de « colonialité, d’hétéro-normativité, de médicalisation des corps, de psychiatrisation des comportements, de réformes légalitaires et de mise au service du patriarcat.

Tout entier, ce livre tant érudit que passionné est une proposition à la périphérie des publications actuelles autour des thèmes du féminisme. Un décalage réjouissant par rapport à liste de ce qu’il faut avoir lu pour faire vrai. Parsemé de digressions, cet essai laisse aussi entendre d’autres voix : les interventions de celles qui ont relu le manuscrit, et des références variées à d’autres textes. Dans un propos réellement inclusif, Christine Aventin interroge avec sincérité l’histoire du féminisme et son évolution possible et souhaitable, débarrassé du « white gaze » et d’un imaginaire colonial délétère.

Féminispunk, Christine Aventin, Zones

Paru le 1er avril 2021 aux éditions Zones

136 pages

amélie

À propos Amélie

Bibliophage et souris de bibliothèque depuis 1989.

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