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Claire Duvivier, Un long voyage, éditions Aux forges de Vulcain - En-tête

Claire Duvivier – Un long voyage

Nous connaissions Claire Duvivier en tant que co-fondatrice des éditions Asphalte avec Estelle Durand. Une maison que nous affectionnons particulièrement, au sein de l’équipe d’Un dernier livre, pour sa propension à dénicher des auteurs contemporains de tous horizons, qui auraient peut-être pour plus petit dénominateur commun de n’être jamais hors-sol, toujours ancrés dans le réel quel que soit par ailleurs le degré d’imaginaire de leur littérature. Elle nous aura fait découvrir certaines des voix les plus originales du roman noir hispanophone, avec le Catalan Carlos Zanón ou l’Argentin Guillermo Saccomanno, et lusophone, avec l’écrivain brésilien Edyr Augusto.

Mais Claire Duvivier écrit aussi, et publie aux Forges de Vulcain son premier roman, Un long voyage. Connaissant donc son travail en tant qu’éditrice, nous l’attendions avec impatience. Le contexte faisant, la parution s’est vue repoussée tandis que les premiers avis de lecture enthousiastes commençaient déjà à fleurir, du côté des chroniqueurs et des libraires. Aussi a-t-on l’impression, en écrivant au sujet de ce livre, d’ajouter une voix à un concert déjà bien fourni d’éloges… Pourtant, sa vie en librairie ne fait que commencer !

Et comme on la lui souhaite longue, très longue, alors autant en rajouter une couche.

Un long voyage est un roman de fantasy qui, malgré sa relative brièveté, déploie un imaginaire et une intrigue d’une ampleur étonnantes. Il se déroule dans un Empire, l’Empire Quaïmite, constitué de provinces dont l’intégration en son sein nous apparaîtra plus ou moins stable et pérenne. Un Empire sans tête, puisque l’Empereur a disparu voilà des années dans des circonstances mystérieuses, mais dont le corps se maintient, structuré par des institutions qui continuent de fonctionner malgré cette disparition.

La matière du roman n’est autre que le récit intradiégétique qu’un homme du nom de Liesse, le narrateur, adresse à une dénommée Gémétous, qu’il loue par des apostrophes empreintes d’une affectueuse dévotion. Tout ce que nous savons d’abord de cette énigmatique destinataire est qu’elle s’intéresse à la vie et aux agissements d’une femme, Malvine Zélina de Félarasie, figure semble-t-il centrale dans le cours d’événements déterminants qui se sont produits au sein de l’Empire, et dont Liesse nous est présenté comme un témoin crucial. Ce dernier, à un moment précis de sa vie (on le devine assez âgé au moment de la rédaction), a donc décidé de prendre la plume pour répondre aux sollicitations de sa « hiératique » Géménous, et faire la lumière sur cet épisode historique. Le récit procède ainsi de sa résolution à revenir sur le passé pour parler de Malvine et raconter la vérité. Sa vérité.

Car, nous le comprendrons très vite, pour Liesse, raconter l’histoire de Malvine c’est aussi, et même en premier lieu, raconter la sienne.

Le roman de Claire Duvivier est brillamment construit, et la manière dont nous est rapportée l’histoire, non seulement à travers les yeux et les souvenirs de Liesse, mais sous sa plume, constitue la première strate de cette ingénieuse narration. Liesse intervient à de nombreuses reprises dans son récit, en commente les partis-pris, jouant parfois sur les prétéritions, comblant ou détrompant sciemment les attentes supposées de sa lectrice, ce qui – bien entendu – décuple les nôtres.

«  […] cette histoire est une histoire insulaire. À ce titre, elle obéit à une structure comparable à celle de nos chants, ou plutôt de nos pièces de théâtre ; je ne sais quel terme d’armique utiliser au juste. Tu dois savoir, ma hiératique, que ces spectacles, dans les peuplements, se déroulent toujours en deux fois : d’abord, les acteurs déclament l’histoire, qu’il s’agisse d’une fable, d’un récit historique ou d’une romance. C’est la partie principale du spectacle. Suit alors une sorte d’entracte musical qui marque la fin de ce premier acte, ce qu’on appelle l’uraupa. Mais la soirée ne se termine pas là. La pièce est rejouée : dans les villages, ce sont des enfants qui s’en chargent et qui improvisent ; à Tanitamo, ce sont des comédiens dont c’est la spécialité. Bien sûr, ce n’est pas exactement la même pièce ; l’idée est plutôt de la revisiter, de façon naïve et volontairement simpliste. On rit souvent lors de cette deuxième partie, mais pas toujours : il ne s’agit pas de faire succéder la comédie au drame, comme l’écrivent dans leurs livres les continentaux qui ont pu assister à ces spectacles. Mais plutôt de passer du grandiose au trivial pour nous rappeler que nous ne sommes que des humains, et non les dieux et les héros de la première partie.

Si le grandiose t’intéresse tant, Gémétous, prends la peine de te pencher également sur le trivial ; rappelle-toi que ce n’est pas à l’ombre des légendes qu’on trouve le bonheur, mais auprès de la chair et du sang. Personne ne le sait mieux que nous deux. »

L’enjeu pourtant n’est pas de duper le lecteur ou de le prendre en traître – nous aurions du mal à douter de la bonne foi de Liesse – : ce qui l’emporte, c’est plutôt l’habileté du récit à nous ménager des surprises (et ce, jusqu’au bout), mais tout autant, la sincérité qui émane du point de vue par lequel l’histoire nous est racontée. Si le narrateur fait des détours, des digressions, c’est pour que nous soyions au diapason, que nous ayons en tête tout ce qu’il juge essentiel, que nous appréhendions les événements et leur résolution selon le sens qu’ils ont pour lui. Quant à la fausseté et la dissimulation de la vérité, aux rumeurs et aux mystifications, ce sont bien plutôt au cœur de l’intrigue même qu’elles se déploient, jusqu’au tragique.

Celle-ci se noue autour de la rencontre de deux personnages opposés de par leur histoire et leur extraction sociale : deux trajectoires que les circonstances vont rapprocher et lier l’une à l’autre, au cours d’événements qui scelleront également le destin historique de tout un peuple, à l’avant-scène de celui de l’Empire Quaïmite.

Originaire de Roh-henua, île de l’Archipel qui constitue une province excentrée de l’Empire, Liesse est le troisième fils d’une modeste famille de pécheurs. A la mort de son père, disparu en mer, il devient un fardeau pour sa mère ; celle-ci, plutôt que de le précipiter à l’eau comme le voudrait la tradition, choisit de le confier aux fonctionnaires impériaux administrant la concession locale sur l’île de Roh-henua. En vertu d’une loi archaïque, et en dépit du fait que l’esclavage ait été aboli voilà des siècles, Liesse devient dès lors une « possession » de l’Empire. Porteur malgré lui du tabou que représentent son statut et son existence, Liesse grandit ainsi dans la petite capitale de Tanitamo, adopté par les fonctionnaires qui lui prodiguent une éducation, jusqu’à ce qu’il devienne lui-même l’apprenti d’un jeune clerc du nom de Merle.

Malvine, elle, descend d’une des grandes familles de l’Empire quaïmite, a bénéficié d’une éducation aristocratique dans ses montagnes natales de Haute-Quaïma, et poursuivi son parcours d’excellence tout tracé jusqu’à la « Grande Académie ». Cette institution, grande école d’administration destinée à former les futurs hauts fonctionnaires de l’Empire, n’est pas sans nous rappeler l’ENA, bien sûr, d’autant qu’à l’issue de l’enseignement vient le moment de la première prise de poste : un stage grandeur nature, idéal pour faire ses armes dans un coin reculé de province. Et c’est sur l’île de Tan-henua qu’est envoyée la jeune Malvine Zélina, afin d’y être l’ambassadrice impériale qui développera le comptoir et rétablira de bons rapports, commerciaux et politiques, entre l’Empire et l’Archipel.

Surtout, c’est ici qu’elle rencontrera Liesse, bien que leurs liens n’aient de prime abord rien d’évident : il faudra du temps avant que la jeune régisseuse prenne sous son aile le jeune apprenti et que ne commence, pour lui comme pour sa protectrice, un long voyage jusqu’à Solmeri, la cité-Etat où se dérouleront des événements d’une toute autre ampleur.

Toute une partie du livre, et notamment dans les premiers chapitres, est ainsi dévolue à tisser des éléments de contexte : le parcours des deux personnages, bien sûr, mais aussi la vie sur Tan-henua, de la jeunesse du jeune Liesse jusqu’au travail accompli par Malvine et son équipe sur l’Archipel, que notre narrateur déroule presque à la manière d’un chroniqueur.

Mais attention, rien de fastidieux ici. Même avec un « gratte-papier » pour narrateur et une haut-fonctionnaire pour héroïne, nous n’avons pas affaire à une sorte de fantasy laborieuse pour énarques.

Tout d’abord parce que l’écriture de Claire Duvivier ne laisse jamais de nous captiver : ne s’égarant à aucun moment en lourdeurs ou en détails fastidieux, elle parvient, tout en parcimonie et en finesse, à souligner les détails qui donnent sens à une scène, et à nous faire ressentir les choses du point de vue de son personnage, si bien la lecture est un plaisir d’immersion. Et si certains indices, certaines données, ne prendront sens que bien plus tard, il suffit d’une remarque du narrateur pour nous le fait garder à l’esprit, si bien que la lecture est, aussi, naturellement attentive. Piqué par cette narration qui ouvre des questionnements comme autant de boîtes qui ne se refermeront qu’une fois s’être imbriquées adéquatement les unes dans les autres, l’intérêt du lecteur est toujours sollicité à bon escient. En fait, tout dans ce roman est sollicité à bon escient, jusqu’à la part de surnaturel – dont la présence est d’abord discrète, voire se fait attendre… pour s’avérer ô combien déterminante.

« J’imagine, Gémétous, que tu n’as pas envie de lire quoi que ce soit à ce sujet, et tu penses que je m’égare ; mais pas tant que cela. Beaucoup de choses dans ces premières années ne prendraient du sens que bien plus tard, et je ne peux pas faire l’impasse à ce sujet. Pour l’heure, il faut garder en tête que j’étais un très jeune homme qui n’avait pas vraiment connu, à part dans ma petite enfance, le confort d’un foyer : j’avais toujours vécu dans des concessions impériales, « en caserne » comme le disait Danica, et je n’avais pas assez d’imagination pour aspirer à autre chose. »

Ensuite, parce que ces phases du récit permettent de nous imprégner en profondeur des éléments qui composent l’univers d’Un long voyage : l’Empire bien sûr, son histoire, sa géographie, son fonctionnement politique et administratif ; ceux, plus singuliers, des territoires et des peuples qui le composent ; la difficulté pour les Impériaux à composer avec les particularités et les enjeux propres aux populations locales – et ces particularismes sont un motif de fond, décisif même, du roman – … Tout cela est mis en place, patiemment et très subtilement, au fil du texte. On mesure d’ailleurs la cohérence de cet univers fictionnel à la parcimonie des explications nécessaires à le faire exister dans notre imagination, avec une hauteur de vue et un niveau d’échelle qui se justifient toujours par la narration, les personnages et l’intrigue. Et pour autant, il prête à des réflexions qui dépassent largement le cadre du roman, celui-ci résonnant parfois à la manière d’un conte ou d’une fable.

Il y a en effet une véritable intelligence de la manière dont se font et se défont les communautés politiques, les alliances ou au contraire les mésalliances et les conflits ; la vie des institutions, leur destruction ou leur dissolution inévitable, dès lors qu’elles ont atteint la limite de leur efficacité, ou dès lors que ce qui en fondait la puissance n’a plus lieu d’être. Le regard rétrospectif de Liesse, qui semble, au terme d’une vie, revenu de beaucoup d’illusions quant à la grandeur de l’Empire qu’il a servi, embrasse ce caractère inéluctable et remet le curseur à son niveau adéquat : celui des vies humaines.

En effet, les personnages et les liens qui se tissent entre eux sont sans doute ce qui rend le roman aussi profondément marquant : on s’attache immédiatement à certains d’entre eux, Liesse tout d’abord, mais aussi Malvine, qui s’impose comme une véritable héroïne bien que la narration nous la présente avec une certaine distance, marquée du respect admiratif qu’éprouve pour elle le narrateur.

C’est d’ailleurs encore un point fort intéressant du livre, que d’opérer une sorte de substitution d’un personnage principal à un autre, Liesse occupant en définitive plus de place dans le récit, mais qu’il ne soit rien retranché, ni de l’importance de Malvine et de son rôle majeur dans l’histoire, ni de son aura.

« Le jour où Malvine Zélina de Félarasie débarqua sur le port de Tanitamo, ce n’est pas elle qui attira les regards, mais le recteur Balateste, qui descendit la rampe du bateau d’un pas conquérant, passa devant les administrateurs de la concession sagement alignés, donna à Pondaire une accolade précipitée qui arracha la canne des mains de l’ancien, puis se lança aussitôt dans un discours, assurant à son auditoire qu’ils étaient l’honneur et la fierté de l’Empire. Certains, comme Vilherbe, avaient du mal à dissimuler un sourire goguenard, et Xavie parut authentiquement irritée de cet enthousiasme trop débordant pour être honnête. Le recteur n’interrompit même pas son monologue quand la fanfare commença à jouer, après un signal furtif de Dalione. J’assistais à la scène à distance, depuis le chapiteau où l’on installait quelques rafraîchissements, un peu étonné par le verbe haut et la politesse discrète de ce petit homme replet ; j’attendais plus de distinction de la part du premier haut fonctionnaire impérial que je rencontrais. Je cherchai Merle du regard pour lire sur son visage s’il partageait mes doutes, mais il avait quitté le groupe des fonctionnaires. Je le retrouvai au pied de la rampe, allant à la rencontre des trois jeunes femmes qui la descendaient en marchant de front. Je les observai alors et elles m’apparurent comme interchangeables : même visages allongés, mêmes chevelures flottant au vent, mêmes longues robes dont les pans claquaient autour de leurs jambes.

Je n’étais pas suffisamment important pour qu’on juge bon de me présenter à notre future supérieure, aussi mettrais-je un certain temps à déterminer laquelle des trois était Malvine Zélina de Félarasie, et je me tromperais régulièrement les premiers jours. »

La beauté du roman tient aussi en grande partie à la position de son narrateur, à la fois observateur, témoin, relatant les événements dans un dessein de dévoilement dont on ne peut imaginer que la portée en soit rétrécie à sa seule interlocutrice. On imagine Liesse écrire, d’une manière ou d’une autre, pour la postérité : du moins, pour que, quelque part, la vérité soit dite. Mais c’est également une démarche intime, l’évocation de son amitié pour une personne qui a bouleversé son existence.

Ainsi, les personnages s’impriment en nous à travers le regard de Liesse, sur eux et sur le monde qui l’entoure, et ce point de vue n’a de cesse de se construire et d’évoluer avec l’expérience, parfois au fil du temps, parfois brutalement. C’est un regard rempli de curiosité, parfois naïf, toujours un peu décalage avec le lieu où il est, et les gens qu’il côtoie. Ce trait de caractère du personnage, qui semble le rendre d’autant plus observateur, nous apparaît à la fois comme le résultat de sa complexion naturelle et celui du sentiment persistant d’être, partout où il va et depuis toujours, l’étranger de service, le transfuge de classe, le plouc.

Ici transparaît une propriété essentielle de l’écriture de Claire Duvivier, qui semble tirer ses nuances et sa justesse du fait qu’elle s’ancre dans une conscience profonde, et sans doute un vrai travail d’élaboration, de ce qui anime tous ses personnages. Le lieu où ils ont grandi ; la manière dont ils ont été élevés ; s’ils ont été négligés, choyés ou malmenés ; s’ils ont une revanche à prendre sur le monde… Et cette considération vaut aussi bien pour ses personnages principaux que pour des personnages plus secondaires, ou encore pour les personnages « collectifs », comme le peuple de Solmeri. Ce dernier se caractérise notamment par un très fort sentiment d’appartenance, une fierté qui s’enracine dans une histoire particulière, et qui explique aussi la propension des habitants à exclure l’étranger même une fois celui-ci intégré à la vie de la cité.

Fort de toutes ces qualités, mais encore de beaucoup d’autres, Un si long voyage est un roman qui nous laisse avec ce goût de nostalgie et d’éblouissement que l’on s’attendrait à éprouver à la fin d’un grand cycle de fantasy, au terme d’une longue période de lecture – et non pas vis-à-vis de lieux, de personnages et d’événements dont on n’avait à peu près aucune notion deux jours plus tôt.

Alors comment un roman de seulement trois-cents pages, qui-plus-est susceptibles d’être avidement dévorées en une seule journée, peut-il contenir une histoire et un propos aussi riches et pénétrants ? Cela tient sans doute à la qualité d’une écriture qui, avec toutes ses nuances, touche juste et parvient à faire sentir bien plus qu’elle n’énonce ; mais, fantasy oblige, on serait tenté de recourir au surnaturel pour résumer ce phénomène, et emprunter la formule consacrée d’un univers de science-fiction qui n’a apparemment rien à voir du tout, le personnage de Doctor Who parlant de sa machine à voyager dans le temps : “it’s bigger on the inside”.

Claire Duvivier, Un long voyage, éditions Aux forges de VulcainUn long voyage, Claire Duvivier

(315 p.)

Editions Aux forges de Vulcain, 2020

 

Anne.

 

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Anne
Chroniqueuse

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