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David Grand – Mount Terminus

Pour ma première chronique, je m’offre un petit monument, rien de moins !

David Grand a écrit deux livres avant Mount Terminus mais c’est le premier à être traduit en français. Il lui aura fallu onze ans pour en finaliser l’écriture.

Il faut dire tout de suite que le livre est ambitieux. Tragédie familiale, conte initiatique, épopée, Mount Terminus est une fresque protéiforme en cinq actes : Ténèbres, Vie, Affinité, Amour et Paradis.

Le premier acte est, comme son nom l’indique, très sombre, et peut dérouter par sa densité dramatique. Le livre aurait d’ailleurs très bien pu se concentrer sur la tragédie originelle qui y est dépeinte, mais l’auteur n’a fait qu’y poser les fondations de destinées plus grandes.

Le roman s’ouvre ainsi sur l’exil de Jacob Rosenbloom, le père, et de son jeune fils Joseph, dit Bloom, vers des contrées désertes et sauvages, le bout du monde…Mount Terminus.

« Aussi loin que portait le regard, il n’y avait que du vide. Pas de maison. Personne. Aucun vestige d’une civilisation passée ou présente. »

La mère est morte et père et fils portent le fardeau d’une tragédie nouée il y a longtemps déjà et qui nous sera dévoilée assez rapidement.
Jacob et son fils cohabitent dans une grande demeure et ses jardins, perdus au milieu d’une nature écrasée par le soleil et sous la surveillance lointaine mais constante de trois hommes dont on découvrira finalement les motivations.
C’est dans ce décor que Bloom rencontrera celui qui changera irrémédiablement sa vie en même temps que son environnement, son frère, Simon.

Les deux frères sont le cœur du roman. Bloom, le fils légitime, témoin de la destruction silencieuse et résignée de son père, et Simon, le fils naturel, qui entre dans leur vie pour réclamer son dû et prendre bien plus encore.

Bloom, que l’on suit de l’enfance à l’âge adulte, est le centre de la focale mais aussi le témoin des bouleversements qui ont lieu autour de lui. Son parcours initiatique est jalonné de figures tutélaires au premier rang desquelles figure Roya, une étrange jeune fille sourde et muette, à la fois chœur et pythie, elle est le témoin, l’oracle et le guide du héros. C’est par elle qu’une terrible histoire dans l’histoire sera révélée et que Joseph découvrira le créateur en lui.

Le jeune homme se construit tout au long du livre tout en affrontant la perte, le deuil et la trahison. Il tentera sans relâche d’échapper au fatum, sans y parvenir tout à fait mais sans jamais s’y complaire.

« Il ne fléchirait pas devant sa nature primitive. Il ne fléchirait pas devant l’architecture de la tragédie »

En ce sens, la tragédie est ici résolument moderne et d’une intelligence rafraîchissante.

Nous assistons dans ce livre à la naissance, à la création d’un monde nouveau, grandiose mais néanmoins fragile, façonné par la main d’hommes aux ambitions démiurgiques plus ou moins assumées.

Il y a Jacob, le père, génial inventeur en optique qui révolutionna la technique de l’image en mouvement, Bloom, le créateur, qui fera de ces images un art à part entière et enfin Simon, dévoré par l’Hubris, en fondateur de l’industrie cinématographique et qui n’aura de cesse de façonner la nature alentour à l’image de ses rêves de grandeur.

David Grand ne laisse rien au hasard. La construction du récit est extrêmement travaillée mais est surtout très habile. L’histoire des protagonistes est intriquée à celle des débuts du cinéma et de son industrie avec une facilité et une justesse impeccables.

L’écriture, très classique mais empreinte d’une poésie sans emphase, semble toute entière au service de la construction narrative.
Tout au long du récit, David Grand réussit avec brio à insuffler juste ce qu’il faut de mystère pour intriguer le lecteur tout en facilitant les révélations au moment où elles pourront le mieux faire sens.

Un autre aspect frappant de ce récit réside dans le lien très fort entre les lieux, leur topologie, et l’état mental des personnages. Un changement de lieu peut permettre aux personnages de sortir du désespoir tout comme les y plonger.
L’architecture et plus globalement la façon dont les hommes modèlent leur environnement et sont transformés par lui est très importante dans l’histoire et contribue à faire de ce roman le petit monument auquel je faisais référence tout à l’heure !

Une nouvelle belle réussite dans le catalogue littérature étrangère du Seuil, à découvrir depuis le début du mois de janvier dans vos librairies !

Mount Terminus mini

Éditions du Seuil,
Trad. Bernard Hoepffner,
420
pages,
Héloïse.

À propos Héloïse

Chroniqueuse

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3 Commentaires

  1. À découvrir seulement mi-février chez moi… Je patiente…

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