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Rideaux rouges sur cne de thŽ‰tre, rideaux de velours rouges ouverts sur scne de spectacle

David Grossman – Un cheval entre dans un bar

Préparez-vous à assister à un one man show des plus déchaîné mais aussi des plus sarcastique : celui de l’humoriste Dovalé G.

«La scène est encore vide. Le cri a retenti depuis les coulisses. Dans la salle, les spectateurs assis se taisent peu à peu et sourient, dans l’attente de la suite. Un binoclard maigrichon et court sur patte déboule d’une porte latérale sur la scène comme propulsé ou éjecté à coups de pied. Il fait quelques pas en titubant sur les planches, est à deux doigts de tomber, freine des mains son propre atterrissage sur le plancher, puis, d’un mouvement vif, il pousse les fesses en l’air. Un rire se diffuse dans le public, suivi d’applaudissements. Dans le hall d’entrée, des gens continuent d’arriver en papotant. Mesdames, messieurs, (…), applaudissez Dovalé G. !»

Dovalé blague, pique, provoque, se moque de lui-même comme du public. Il nous entraîne dans le tourbillon de ses mots, de ses vannes, de ses rictus, gesticulant, s’immobilisant brusquement, passant du sourire à la grimace, de l’autodérision au tacle bien appuyé. Et, à la limite du dérapage, se rattrape, redresse la barre de justesse puis enfonce le clou.
Espiègle et gouailleur, il ne nous laisse pas le temps de souffler et fait du public sa proie. Ce dernier, tantôt rieur tantôt irrité, ne sait pas sur quel pied danser tandis que Dovalé joue à l’équilibriste.

«À chaque instant tu risques de te fracasser sous les yeux de tous, tu loupes le coche d’un millimètre, tu places un mot au mauvais endroit, tu élèves la voix d’un chouïa au lieu de la baisser, et le public se refroidit sur le champ. Mais l’instant d’après tu fais mouche et il écarte les jambe.»

Retranchant les spectateurs dans leur réserve, il attaque, se retire, revient à la charge, ne lâche pas, s’accroche, puis change son fusil d’épaule. Railleur, il débite ses histoires sur un rythme effréné, passant du coq à l’âne, entre blagues salaces, anecdotes et récit de son enfance. Une enfance qu’il a passé à marcher sur les mains, la tête à l’envers, pour se rendre invulnérable, intouchable. Un enfance qui s’immisce peu à peu dans le spectacle pour s’y répandre et occuper bientôt le devant de la scène, saturant l’atmosphère.

Dans l’auditoire, une ancienne connaissance l’observe : le juge Avishaï Lazar, qui se fait l’écho lointain du passé de Dovalé. Ses souvenirs, en remontant à la surface, viennent rompre momentanément l’agitation de l’humoriste. Puis, au fil du spectacle, sa trajectoire et ses cas de conscience s’entremêlent à son récit.

Tout au long de la représentation, la tension est palpable. Celle d’un public tiraillé entre offuscation et hilarité, désarçonné face aux assauts de l’humoriste, tenu en otage par un Dovalé qui décoche de larges sourires pour les retirer aussi sec. Il se livre, se met à nu devant les spectateurs, les faisant juges de ses actes, de ses pensées torturées, de son enfance chaotique. Puis repart dans une succession d’anecdotes et de gesticulations. C’est un clown triste et amère qui se présente sur scène ce soir, tantôt plonger dans une profonde torpeur, tantôt incontrôlable.

«Il s’enflamme et s’excite pour les faire délirer à leur tour. Il sème en lui-même le vent pour récolter la tempête. Comment ça marche, voilà qui n’est pas clair dans mon esprit, mais en tout cas ça fonctionne. Même moi je perçois une vibration dans l’air, dans ma chair, et je me dis qu’il est difficile de rester de marbre face à un homme qui se démène devant vous jusqu’à épuisement en se prenant lui-même comme matière première»

Dovalé, sous le regard d’Avishaï Lazar, s’impose à nous, prend possession de nous. Son histoire entre avec fracas dans la notre et celle des spectateurs qu’il prend à partie. En faisant son propre “examen de conscience”, Dovalé renvoi son auditoire – anciennes connaissances comme inconnus – à ses états d’âme. Et les rideaux se referment après deux cent vingt-huit pages d’une prestation effrénée qui a vidé la salle de son public et Dovalé de son énergie.

Mais ne croyez pas que nous, lecteurs, nous n’y laissons pas des plumes. Ce texte est d’une telle intensité qu’il se répercute jusqu’aux tréfonds de nous-mêmes. Il est poignant dans le sens où les mots sont comme une main qui vous agrippe le cœur, la tête et les tripes. Époustouflant par le changement successif d’atmosphères et de sujets, au fil d’un one man show qui prend progressivement une tournure dramatique.
David Grossman accomplit un véritable tour de force avec cette œuvre tornade qui nous secoue de l’intérieur.
Un cheval entre dans un bar, voilà un roman dont on parle déjà et qui devrait faire du bruit en cette rentrée littéraire…

grossmanéd. du Seuil, 2015
228 pages
traduit de l’hébreu par Nicolas Weill

Pauline

À propos Pauline

Chroniqueuse

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