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Ronce-Rose d'Eric Chevillard est paru aux Editions de Minuit

Eric Chevillard – Ronce-Rose

Vivre de la main gauche, écrire de la main droite, c’est peut-être une question d’entraînement.

Paru aux Éditions de Minuit en janvier, Ronce-Rose est le dernier-né d’Éric Chevillard, qui, pour l’occasion, nous fait découvrir le monde tel qu’il est perçu par un regard enfantin. Un roman aux airs de conte, de quête initiatique, où l’héroïne/narratrice utilise l’écriture pour transfigurer un quotidien solitaire et un avenir incertain.

Ronce-Rose est une petite fille à l’esprit vif et aux mots affûtés, qu’elle dégaine dans son journal intime avec délectation, mais sans toujours bien comprendre leur sens. À la lecture de sa prose, force est de constater qu’elle les aime les mots, même ceux qui « n’arrivent pas à dire ce qu’ils veulent dire ». Mais commençons par le commencement…

Dans la maison vivent Ronce-Rose, Rose de son prénom, surnommée Ronce quand elle essaye de grimper le long des jambes de Mâchefer. Ce même Mâchefer, qu’on imagine être le père de Ronce-Rose sans qu’il ne soit jamais nommé comme tel.

Parfois il y a également Bruce, ami de Mâchefer, son «collaborateur » comme l’appelle Ronce-Rose. Ensemble ils « font des coups », probablement une entreprise de farces et attrapes qui travaille avec les bijouteries et les banques. C’est Mâchefer qui lui a parlé des farces et attrapes et elle le croit bien volontiers, surtout quand ils doivent minutieusement se déguiser pour sortir, ou se préparer pour surprendre leur client.

Dans le monde Ronce-Rose, il y a aussi les mésanges du jardin et le petit bout dans lequel se promènent un voisin unijambiste, la vieille Scorbella qu’elle imagine sorcière et Rascal, surnom donné par la petite fille et Mâchefer, à tous les chats de Scorbella.

Son monde, clos, se résume à ces quelques personnages et à la maison. Mais dans son monde il y a également son journal intime. Carnet de secret dans lequel elle note toutes ses pensées et surtout toutes les hypothèses qu’elle élabore concernant le monde qui l’entoure :

Est-ce que notre voisin unijambiste se serait mangé l’autre après avoir épuisé ses réserves de nourriture ? […] Ce qui m’étonne c’est qu’il ait choisi sa jambe. Je crois que je mangerais d’abord mon bras gauche quand j’en serai là, celui qui ne sert presque à rien […] Je crois qu’il a mangé sa jambe par gourmandise, parce qu’il y en a plus que le bras.

Erreurs de raisonnement, illusions logiques, naïveté charmante, Ronce-Rose fait souvent sourire. Mais sa façon de voir le monde et de l’interpréter est le plus souvent l’occasion de moments de lucidité magnifiques, notamment concernant la question de l’écriture. Nous y reviendrons.

Quand Mâchefer et Bruce ne reviennent pas d’un de leurs « coups », Ronce-Rose, lassée d’attendre à la maison, se décide à partir à leur recherche. À l’instar de cette mésange qui se cogne à la fenêtre en tentant de rentrer dans la maison, de quitter l’extérieur pour « l’espace inconnu du dedans », Ronce-Rose quitte la maison, et se lance dans l’espace inconnu du dehors, tandis que le lecteur, lui, continue d’explorer ses pensées.

Alors qu’elle semble ne pas s’en apercevoir, le monde de Ronce-Rose est profondément déréglé. Ce qui se présente pour elle comme une aventure revêt, aux yeux des adultes, un caractère hautement périlleux. Car le lecteur, à qui la réalité des activités de Mâchefer n’a pas échappé, sait bien ce que risque une petite fille laissée seule, sans la moindre défense si ce n’est les mots et le carnet dans lequel elle se réfugie, qui décide de partir en ville en dessinant des flèches pour le cas où l’on serait à sa recherche…

Le texte joue admirablement entre ces deux points de vue, celui du lecteur et celui de sa narratrice, qui poursuit sa découverte du monde extérieur et la transcription de son monde intérieur, les deux étant intiment liés :

J’ai repris ma marche dans la ville, comme si je sortais de mon carnet pour continuer l’histoire en vrai, debout dans une phrase nouvelle qui va je ne sais où et que je ne pourrai écrire que quand je serai arrivée au bout.

Les mots que Ronce-Rose aime tant ont un pouvoir qu’elle convoque comme un rempart contre sa solitude. Elle repense à tous ceux qu’on lui a appris, comme une formule magique, ces « mots de passe » qui lui permettront peut-être de retrouver Mâchefer.

Car le roman d’Éric Chevillard est aussi (et surtout) une réflexion sur l’acte d’écriture. Ronce-Rose n’est pas seulement une petite fille, c’est aussi, dans son acte de rédiger son journal intime, un écrivain, qui s’interroge constamment sur le rôle de l’écriture, sur son aspect libérateur autant que sacrificiel, qu’elle rattache à ce qu’on suppose être l’un des évènements les plus graves de sa jeune vie :

Peut-être que j’ai tort de tout raconter comme ça. J’ai un peu peur de me vider. Ce qui sort n’est plus dedans. Quand on écrit, c’est vraiment comme du sang qui coule, comme le suicide par le poignet, une fois que ça a commencé à jaillir, on ne sait plus quoi faire pour stopper ça. Mâchefer avait noué une serviette et serré très fort, mais c’était trop tard, la serviette était devenue toute rouge et le corps tout blanc.

Et plus loin :

Mais le sang reste dans mon corps avec mes souvenirs. Ce qui n’empêche pas les pages de ce carnet de se couvrir d’encre.

Il existe une figure de style nommée attelage, qui consiste notamment à associer dans une même construction des figures abstraites et concrètes. Chevillard, avec sa maestria habituelle quant au maniement des procédés stylistiques, utilise régulièrement sous la plume de Ronce-Rose des attelages qui montrent la perméabilité entre le monde « réel » ou supposé comme tel et le monde imaginé, écrit par la jeune fille, une perméabilité rendue possible justement par l’acte d’écriture. Une perméabilité qui se lit également dans les comparaisons, que Ronce-Rose apprécie tout particulièrement. C’est toute la beauté de ce personnage qui ressent intiment le passage ouvert en soi et dans le monde, tout en craignant ses effets comme quelque chose de transgressif :

J’ai l’impression de vivre avant les « comme », mais de passer de l’autre côté quand j’écris dans mon carnet. Je ne suis pas sûre d’avoir le droit.
Le cadenas, c’est pour ça.

 Vous l’aurez compris, sous ces airs de conte charmant, en jouant avec la naïveté d’un point de vue enfantin, Chevillard propose une réflexion aussi belle que touchante sur le fait d’écrire. Et la beauté, outre sa virtuosité stylistique, dans l’écriture de Chevillard, ce qui d’ailleurs parfois déstabilise certains lecteurs, c’est qu’il nous laisse totalement libres de choisir notre place de lecteur. De lire Ronce-Rose, de le comprendre comme on l’entend avec ce qu’il a de joyeux, drôle et farfelu comme ce qu’il a de grave, d’inquiétant et de profond.

 

Ronce-Rose d'Eric Chevillard, paru aux Editions de Minuit Éditions de Minuit

144 pages.

 

 

 

 

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