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Feux intérieurs

Copeaux de bois et Charbon /Coal, deux livres mouvants, vivants, écrits par deux femmes évoluant dans des sphères et des époques différentes mais riches du même travail des mots et de leurs rugosités poétiques.

À trente ans, l’autrice Anouk Lejczyk décide de manier la tronçonneuse aussi bien que la plume lors d’un stage d’apprentie bûcheronne. Entourée de personnes de tout horizon, chacune en quête de sens ou en reconversion professionnelle, elle va coucher au creux de ses carnets exercices techniques, noms d’arbres en latin et levers de soleil. Pendant un an, elle se nourrit de la maîtrise de celles et ceux qui veillent à la bonne santé des forêts, apprend à distinguer quel arbre couper pour laisser passer la lumière et permettre aux autres de croître, partage des litres de café soluble et développe des liens de camaraderie sincères et surprenants. 

À la manière d’un herbier sensitif et mouvant, Copeaux de bois trace le portrait d’hommes et de femmes de l’ombre, détenteurs d’un héritage primordial souvent méconnu quant il n’est pas totalement invisible. Les évolutions du système capitaliste menacent ce savoir-faire nécessaire, qui doucement s’érode. Dans ses carnets où elle réunit soigneusement ses impressions sous forme de phrases brèves qui s’enchainent, elle capture l’instant dans ce qu’il a de plus majestueux comme de plus trivial. Les mois et les saisons s’écoulent dans un cycle de pourrissement et de renouveau continu, au sein duquel l’humain impose sa suprématie maladroite, fatale. Ses bottes trop grandes plantées dans le sol boueux, ses mains alourdies par le poids d’une tronçonneuse ou d’un maillet, Anouk Lejczyk se plonge dans le travail du corps de manière presque méditative. Elle nous entraine dans son sillage avec un mélange de poésie et de mots jetés sans emphases, des mots de tous les jours, râpeux et beaux. Dans les forêts et les sous-bois comme au milieu des dunes, un devoir de passation mémorielle s’inscrit dans les esprits et les gestes. De ce rendez-vous s’échappent les senteurs de l’humus, on y perçoit le vertige des canopées et l’emprise des racines, mais aussi la place que l’autrice se fait en tant que femme dans un univers majoritairement masculin. Elle prend ses marques par l’effort et l’humilité, fait corps. 

“il faut se baisser de plus en plus
ne pas glisser

par endroits le ruisseau s’élargit forme des bassins
aucun autre mammifère volant mais le silence
ponctué de gouttes et de nos pas
jusqu’à la source du ruisseau
qui n’a rien de spectaculaire

je passe devant pour le retour
essaie de tracer le bon parcours en scrutant les parois
sans trésor

en sortant le monde est neuf et immense
l’air chargé d’humidité de chaleur et de sons
nous gardons encore le silence quelques minutes”

 

Dans ce journal-lisière, Anouk Lejczyk récolte et conte le réel, lui fait face en partant à la rencontre de l’invisible, de l’oublié qui pourtant nous entoure. Elle observe l’impact sur notre environnement proche, recueille les voix lancées en plein vol de celles et ceux qui habitent la terre et les forêts. Copeaux de bois rend hommage à ces hommes et femmes qui surveillent, plantent, soignent et écoutent. À nous d’en faire autant. 

Copeaux de bois 
Anouk Lejczyk
Les éditions du Panseur
304 pages

 

 

 

 

 

Les mots roulent, brefs, concis. Malgré leur simplicité presque coutumière, ils entrent en résonance entre eux, en nous. Ces mots qui défilent sous nos yeux ce sont ceux d’Audre Lorde, qui explore à travers eux ce qui la modèle en surface comme en profondeur.
Traduit à plusieurs mains par le collectif Cételle, Charbon/Coal est un précieux recueil de poèmes brûlant d’une puissance sourde, de la force de ses mots.

Figure emblématique du mouvement féministe noir américain et poétesse reconnue du XXe siècle, Audre Lorde sublime ici les différentes facettes qui la composent, de leurs aspérités combatives à leurs rondeurs charnelles. Elle y taille d’un langage économe sa place de femme noire lesbienne, de mère, de militante et de sorcière. Au cœur de cette poésie où elle a trouvé refuge, elle se détache des conventions enclavées et marque sa volonté de travailler l’avenir qu’elle veut voir éclore. Un lendemain où ses enfants auront le pouvoir de s’épanouir en tant qu’individus à part entière, où l’inclusivité embrasse le monde.

Cette édition appose en miroir le texte original et sa traduction, dans une combustion de paroles au rythme sublimé. Diamant brut enclavé dans sa cosse, charbon ardent brillant de mille feux, la voix d’Audre Lorde tour à tour célèbre, déterre et caresse. Ses mots effleurent le refuge du corps et le pouvoir des femmes, vibrant de sensations millénaires et éternelles.

À celle à qui on n’ôtera pas le pain de la bouche

Lui, avec les yeux du premier maraudeur
la vit, elle son butin de brillant tonnerre, amassant
thé et pain pour les morts ses gardiens
croquant leurs mots secs comme des noix
et, comme il croyait les os endormis,
il rompit la torpeur cet après-midi-là
mettant fin à leur rite et à sa mélodie
par un désordre éclair :

Laisse ces os, Amour ! Et quitte enfin
leurs pains d’été au goût de foin —

Que tes gardes surveillent les miettes de nos butins
et réchauffent nos os par quelque jour d’hiver ! »

Comme une mer de chaume les vieux os se levèrent
redoutant ses menaces d’une seconde mort ;
et c’est à peine s’il put s’étonner
de ce silence de brillant tonnerre
tandis qu’elle, discrète, avec un sourire de pitié,
beurrait des petits pains pour les os ses gardiens
et eux le piétinèrent et l’enfouirent dans la terre.

Charbon (Coal)
Audre Lorde
Traduit de l’anglais (américain) par le collectif Cételle
L’Arche
144 pages

À propos Caroline

Chroniqueuse

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