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Grossir le ciel – Franck Bouysse

Grossir le ciel c’est tout d’abord une terre, froide, une nature gelée par l’hiver, quelque part dans les Cévennes. Le ciel est bien loin, hors de portée, mais lourd d’une grisaille qui semble ne jamais vouloir se lever.
Cette terre est austère, sans poésie, Franck Bouysse ne joue pas avec le lyrisme d’une ruralité de carte postale. Le cœur est dans les hommes, rustres, qui la foulent depuis la naissance, la travaillent et s’en nourrissent.

Gus, figure centrale du roman, évolue dans ce sombre décor et dans les évidences qu’il s’est forgé. Tout tourne autour de lui et lui seul est réellement consistant. Sa complexité nous est dévoilée tout au long du récit, sans chichi et toujours à-propos, au-travers de souvenirs plus ou moins anciens. Il est le centre de l’attention, il est aussi le regard. Tout le reste est volontairement flouté et le trouble que l’auteur instille ainsi n’en est que plus sincère.

Qui est Abel ? Quelle est la nature exacte de la relation entre les deux hommes ? Que sont ces mystérieuses intrusions dans ce décor où rien ne semblerait devoir changer et qui viennent rompre un équilibre fait de dénis et de renoncements ?
Car tout change, même sur cette terre, et le drame vient tout autant du passé que de la perspective de l’avenir. Que va devenir la terre après eux ? Eux qui semblent si peu s’en préoccuper ?

Dans ce livre, Franck Bouysse manie avec talent une langue simple mais jamais simpliste. La description du quotidien de Gus est limpide, vivante, d’un réalisme empathique sans être complaisant. Chaque mot a sa place, rien de superflu, à l’image de la vie qui s’y dessine.
Le face à face entre Gus et Abel, fait de silences et de soupçons insidieux, et la tension qui en découle sont superbement orchestrés.

Roman noir rural, à l’atmosphère travaillée, on pourra y trouver des traits du conte, jusque dans la figure de la grand-mère, bonne fée penchée sur un bien triste berceau. Seule figure solaire du récit, cette femme qui mourut bien ironiquement aveugle, et qui, pour protéger Gus, lui transmit la nécessité de ne rien espérer.

« C’était sa grand-mère paternelle qui avait appris à Gus tout ce qu’il savait aujourd’hui de cette nature exigeante, ce qu’elle pouvait donner, à quel moment, et aussi ce qu’elle pouvait prendre. La grand-mère lui avait toujours dit que le bonheur était comme la promesse de l’aube, si l’on s’en tient à la promesse sans s’obstiner à vouloir deviner ce qu’on aurait envie qu’elle révèle à l’avance. »

Le dénouement, cohérent avec le déroulé de l’intrigue, ne laisse pas de place au pathos sans rien enlever à la tragédie.
En guise de morale, s’il en fallait une, l’idée que nul homme n’est une île, même pas Gus, que rien n’est immuable et que le mal est souvent à chercher dans les racines ou comme le dit Abel :

« Le diable il habite pas les enfers, c’est au paradis qu’il habite ».

Et ainsi, le ciel et la terre finissent réunis dans ce roman sombre mais très subtilement facétieux.

Paru en 2014 à La manufacture de livres, Grossir Le ciel compte parmi ce que le “rural noir” français a de meilleur, à l’instar de ses collègues de la collection Territori, vivement conseillée à tous les amateurs de roman noir, hors des sentiers battus.

81LN3r3XCrL

Franck Bouysse,

La manufacture de livres,

199 pages,

Héloïse.

À propos Héloïse

Chroniqueuse

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