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La guerre des salamandres – Karel Capek

Nommé sept fois pour le Nobel de Littérature en 1932 et 1938, Karel Capek est un des écrivains majeurs de la littérature tchèque. Récits pour la jeunesse, pièces de théâtres et romans précurseurs de la science-fiction, Capek est l’auteur d’une œuvre hétéroclite mais où l’on retrouve toujours en filigrane l’humour. De l’ironie grinçante au pince-sans-rire, en passant par la farce joyeuse, Capek a su capter l’air du temps et jouer avec les codes tchèques et européens du début du XXe. La guerre des salamandres, écrit en 1935, ne déroge pas à la règle et livre une utopie hautement prémonitoire.

La guerre des salamandres narre une histoire simple : la découverte d’une nouvelle espèce animale, apparentée aux salamandres, qui va être asservie par les hommes. Jusqu’au jour où une rébellion gronde. Pourtant, l’ensemble est bien plus dense et riche. Le livre se divise en trois parties, aux tons très différents.

La première partie nous entraîne dans un récit d’aventure, où le capitaine Van Toch – pendant tchèque de ce cher Haddock – découvre une nouvelle espèce de salamandres marines, suffisamment évoluée pour communiquer avec l’homme. Rapidement Van Toch, capitaine peu scrupuleux, voit en elles des chasseurs de perles bien plus efficaces que les hommes et leur propose un marché. En échange des perles, il les arme de couteaux afin qu’elles puissent se défendre contre les requins qui les menacent. Si le capitaine et son associé, un nouvel industriel tchèque, tente de protéger leur secret, un yacht américain sur lequel se trouve une aspirante starlette holywoodienne va découvrir les salamandres et leur donner une exposition mondiale. Désormais étudiées, voire même décortiquées, les salamandres fascinent. Surtout quand un scientifique découvre qu’une salamandre du zoo de Londres peut lire et tenir la conversation. Il est alors établi que les salamandres n’ont pas de pensée originale mais sont capables d’ingérer, comprendre et restituer un grand nombre d’informations. Alors que le monde s’empare des salamandres, le capitaine meurt et son associé en profite pour monter le Salamander Syndicate, visant à exploiter les salamandres comme main d’œuvre pour les travaux maritimes.

La deuxième partie compile des articles, anecdotes et récits sur les rapports entre salamandres et hommes. On découvre des salamandres promesses de la vie agréable pour l’homme. Cours en bourse, reportage sur la contrebande des individus, avis de célébrités sur le phénomène, collectifs pour ou contre les salamandres… Un grand nombre d’information sur l’acceptation des salamandres dans la société humaine et le traitement qui leur est réservé est exposé dans cette partie. Rapidement, les ouvriers en viennent à protester, soit contre les conditions de travail des salamandres, soit contre la concurrence déloyale de celles-ci. On voit de nouvelles réflexions sur la mondialisation émerger.

Alors que tout semble aller, on sent poindre les problèmes : après tout le livre s’appelle bien La guerre des salamandres. Et en effet, avec la troisième partie commencent les ennuis. Rébellion lors d’une attaque humaine de salamandres en pleine danse sexuelle, vols de vergers en Normandie, tentative de retour à la normale à base de vin blanc, on voit que la situation échappe aux hommes. Et qu’elle mène également à la découverte d’un armement massif sous-marin des différents pays, en prévision de guerres probables. Les hommes tentent également de séparer les salamandres en différentes « races », d’introduire une hiérarchie pour mieux les diviser. Rapidement des tremblements de terre surviennent, signes d’une fin du monde ? C’est alors qu’apparaît le Chief-Salamander, qui annonce aux hommes que désormais, les salamandres ont besoin de plus d’espace vital, et qu’ils vont donc réquisitionner les côtes puis les terres. Les hommes tentent de réagir mais ne sont malheureusement plus en position de force. Une conférence entre les différents pays et les salamandres signe la fin du règne de l’homme – comme une préfiguration des accords de Munich de 1938. Un épilogue montre l’auteur en plein dialogue intérieur sur la nécessité de trouver une parade pour sauver l’homme ou pour le laisser récolter les fruits de sa bêtise. La solution rapproche finalement bien plus la salamandre de l’homme que nous ne l’aurions cru, donnant un regard nouveau sur l’ensemble du texte.

À la fois conte philosophique, utopie tristement réaliste, analyse géopolitique, roman d’aventure, et satire féroce de son époque et du comportement humain, La guerre des salamandres est un chef d’œuvre méconnu. La richesse de la langue de Capek, ici traduite par Claudia Ancelot, sert le propos. Il ne cesse de jouer avec le lecteur, allant jusqu’à proposer un article intraduisible (la langue ne serait pas connue) pour appuyer la portée planétaire, voire universelle, du phénomène en cours.

En résumé : un texte d’une qualité littéraire incontestable mais très accessible + un sous-texte visionnaire, qui amène à une réflexion sur l’humanité = un livre à mettre dans toutes les mains. D’urgence.

Capek La guerre des salamandres couverture

 

384 pages
Traduction Claudia Ancelot
éditions Cambourakis
Aurore

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