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J’aurais toujours Paris – Mark SaFranko

Mark SaFranko

J’aurais toujours Paris*
Par Mark SaFranko

       J’ai écrit l’essai ci-dessous pour un journal — le New York Times ou le Guardian – il y a quelques temps. Je l’ai laissé dans mon tiroir jusqu’à maintenant. L’arrêt temporaire d’activité de mon éditeur, 13e Note Éditions, rend les sentiments qui y sont exprimés encore plus poignants.
Sans 13e Note Éditions, je serais inconnu en France. Son éditeur, Eric Vieljeux, avait une vision unique et inébranlable, et il s’y est tenu pour le meilleur et pour le pire. ( Le meilleur et le pire existent souvent simultanément.) Cette vision singulière était visible partout, des couvertures spectaculaires au contenu anarchique. Il a soutenu sans relâche et a cru en chaque titre qu’il a publié, laissant un peu de lui dans chacun de ses efforts.
J’en suis venu à considérer cette maison comme mon principal éditeur — j’en ai un certain nombre — donc la possibilité de son extinction est particulièrement douloureuse pour moi. Mais je crois, si l’on peut s’appuyer sur les informations des médias sociaux, que 13e Note Éditions ne sera pas oubliée de sitôt. Au-delà, ce qui se passe est entre les mains du destin.

J’aurais dû savoir que les problèmes allaient arriver lorsque la date de sortie de mon nouveau roman, une petite publication du nom de « No Strings », s’est avérée être le même jour que celui où l’ouragan Sandy a frappé. D’après mes calculs, le livre a été officiellement lancé au moment où l’œil du cyclone passait sur Manhattan. Cela signifie que la soirée de lancement dans le centre de Manhattan a dû être repoussée à plus tard dans l’année – début décembre — et le petit élan qui aurait pu être derrière le livre était déjà parti. D’un autre côté peut-être que la panne d’électricité, pour une raison que je ne pouvais pas encore comprendre, serait par la suite une bonne chose.
Cela ne l’était pas. Quand mon auditoire vint à la « Mysterious Bookshop » dans Tribeca début décembre, nous étions en tout et pour tout huit. Cinq étaient mes amis et trois des gens que je ne connaissais pas, dont le gérant de la librairie. Cela s’est avéré être une bonne soirée, bien qu’un peu humiliante. J’ai vendu quelques exemplaires de mon roman, et après m’être excusé pour ne pas avoir ramené les quinze clients qu’ils nous avaient demandés, j’ai traversé la rue pour une introspection afin de comprendre et de surpasser mon désarroi devant ce continuel manque de reconnaissance comme écrivain aux Etats-Unis. J’avais pensé, finalement à tort, que j’attirerai un public épars qui était fan de l’un de mes romans, Putain d’Olivia, qui fut publié quelques années plus tôt par une grande maison d’éditions et était devenu quelque chose de culte de l’autre côté de l’océan atlantique. Apparemment mes efforts via les médias sociaux pour promouvoir mes passages en public n’ont pas été couronnés de succès.
Enchaînement sur un établissement appelé « Le Lieu-Dit » rue Sorbier dans le 20ème arrondissement de Paris quelques mois plus tard. Quand j’arrive pour signer mes livres, tous publiés chez 13e Note Éditions, le public attend déjà. L’un d’entre eux, un type dégingandé avec un regard sérieux et des yeux sombres, a attendu pendant des heures pour pouvoir me voir. Dès que je prends une chaise et prépare mon stylo, le flot commence et ne s’arrêtera que cinq heures plus tard. Durant cette charmante séance je vais entendre des choses que je n’ai jamais entendues dans mon pays natal. Que mes livres ont changé des vies. Qu’on me lit encore et encore. Un jeune homme me demande si j’ai lu un certain roman qui a des ressemblances avec mon livre le plus populaire en France, et quand je lui dis que oui, il me dit « le vôtre est meilleur car il est écrit avec vos tripes ». Un autre me présente tout son travail et veut mon avis. On me prend en photo encore et encore. Au moment où je m’assois avec certains fans et l’équipe de mon éditeur, mes échecs en Amérique ne sont plus que de lointains souvenirs. Pendant trois jours je vais répéter l’expérience dans un festival littéraire à Besançon.
Ces événements, habituels lorsque je me rends dans le pays des pairs de Céline, Zola et Djian, ne sont pas les seuls indicateurs de ces contradictions entre mon accueil aux Etats-Unis et en France. Dans ce dernier, je suis pris au sérieux, chroniqué par des magazines tels que le Figaro ou Rolling Stones, en stock chez tous les libraires, chroniqué dans de prestigieuses revues littéraires, et quelques fois mis en avant. Par exemple, mon premier roman, Putain d’Olivia, fut cité par Virgin France dans la sélection des livres de l’été. Quelque chose comme ça est impossible à concevoir aux Etats-Unis.
Tout cela conduit inévitablement et de manière obsessionnelle à une question familière: Pourquoi ? Pourquoi est ce que je peux jouir d’une vibrante carrière (alors même que mes livres ne sont pas des « Bestsellers » en France) d’un coté de l’Atlantique et pas de l’autre ? Comment est-ce que je peux mériter une attention importante là et être pratiquement évité ici?
Il est possible que cela ait un lien avec ce sur quoi j’écris. Alors que je produis différents types de romans, nouvelles et pièces de théâtre, ceux publiés jusqu’à présent en France sont centrés sur un personnage nommé Max Zajack, un alter ego que j’utilise lors de l’écriture d’un certain type d’autobiographie ou de roman “confessionnel”. Ce type de livre est directement dans la tradition d’auteurs comme Céline, Henry Miller, Charles Bukowski, etc. En d’autres termes, ce sont des romans qui ne sont pas particulièrement au goût des lecteurs américains moyen, qui sont comme ils sont avec les écrivains « nombrilistes ». Peut-être sont-ils aussi, comme les romans de l’auteur américain David Goodis qui sont plus populaires en France que partout ailleurs, trop “sombres” pour le goût des américains. Comme les artistes mentionnés ci-dessus, je fais partie d’un groupe d’américains qui a vécu et écrit en France ou qui peuvent y trouver un public réceptif. Peut-être y-a-t’il tout simplement un fossé culturel complexe qui exclut littéralement certains auteurs américains de leur patrie.
Un libraire m’a approché après un évènement dans la petite ville de Saint-Vit dans l’est de la France et m’a demandé « Savez-vous pourquoi nous vous apprécions autant ici ? Car dans vos livres vous écrivez comme si vous n’aimiez pas l’Amérique ». Qu’il s’agisse ou non d’une intention de ma part n’est pas la question. Mais peut-être que je cherche trop loin pour des explications et les réponses ne sont pas complexes du tout. Après tout, j’ai souffert de mauvaises passes en Amérique. En plus des effets que la tempête avait eus sur No Strings, il y avait la promesse du New York Times de critiquer mon livre « Putain d’Olivia » mais elle a été retirée au dernier moment sans explication, une critique qui aurait probablement boosté mes ventes, au moins. Vous voyez l’idée.
En fin de compte, peut-être, comme la nature même de l’univers, il n’y a pas d’explication qui fait sens complet. Je me console souvent en me disant qu’il vaut mieux être quelqu’un quelque part – et on peut très certainement faire pire que le pays le plus cultivé de la planète – que personne partout. Et je dis donc à la partie de moi qui a été vaincue par l’Amérique, “Nous aurons toujours Paris.”

C’est pour ça que je serai éternellement reconnaissant envers 13e Note Éditions.

*Référence au film Casablanca (ndt)

Trad : Marcelline & Ted
Correction : Marcelline & Nathalie D.

À propos Ted

Ted
Fondateur, Chroniqueur

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