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Jean-Chat Tekgyozyan la ville en fuite

Jean-Chat Tekgyozyan- La ville en fuite

Premier roman de l’auteur Jean-Chat Tekgyozyan, La ville en fuite est un de ces ouvrages frénétiques qui exigent à la fois une grande intention et un lâcher prise total, état d’esprit correspondant à merveille au monde actuel et à la jeunesse qui y évolue.

Gagik est étudiant en cinéma, fils de ministre et obnubilé par l’absence envahissante de sa mère et les effluves fantômes de son parfum. Grigor est un jeune trentenaire descendant  direct de la famille royale de Cilicie à l’esprit halluciné. Tout les deux sont amis malgré leur onze ans d’écart et se lancent dans un road trip à travers l’Arménie en compagnie d’Edita, une femme ensorcelante et tentaculaire à la recherche de la « porte du Paradis ».

Scindé en deux corps, un par narrateur, La ville en fuite galope à travers l’espace et le temps, bondit d’un angle à l’autre, joue avec les ellipses et semble être un judas sur les pensées brutes et effrénées des deux jeunes hommes. La trame est composée de  sujets tels que l’homophobie, la drogue, la corruption, la sexualité, mais Jean-Chat Tekgyozyan immerge totalement ses protagonistes à l’intérieur même de tout cela, à tel point qu’ils n’ont pas Le moindre recul. Au contraire, ils se prennent les faits en plein visage et en plein cœur, obsédés par leur envie de vivre sans retenu au cœur d’un pays encore traumatisé par le génocide arménien, au cœur de liens familiaux complexes et parfois étouffants. 

« La ressemblance entre les pattes de la maison et les cheveux de ma grand-mère est de plus en plus frappante. Je me rappelle le bruit de la ville et le souffle du vent bride mes antennes, et ça me terrifie. Mamie ne supporterait pas le plomb d’Erevan, ça la rendrait folle… […] Ces dix derniers jours, ses cheveux ont beaucoup changé. Ils se sont ramifiés en quelque sorte ou plutôt, enracinés. Comme si ma pauvre grand-mère n’avait pas assez à faire, elle doit maintenant traîner ses racines raides et lourdes. » 

Tout est frénétique, la lecture nous glisse entre les doigts et nous plonge directement dans les pensées décousues de Gagik et Grigor; ce n’est pas que la ville qui est en fuite, mais aussi les repères spacio temporels, les sentiments et les attaches aux autres et à la réalité. Parfois ce sont les ondes défragmentées d’un texto qui brisent le présent, parfois ce sont les paroles d’une grand-mère à la chevelure vivante et enchevêtrée qui rassurent, mais quoi qu’il en soit la course ne s’arrête pas, car s’arrêter reviendrait à abdiquer, à accepter une immobilité impossible à concevoir pour cette jeunesse haletante.
Effleurant un incroyable éventail de sensations et des sens, Jean-Chat Tekgyozyan avance, recule, joue avec les répétions et s’amuse à perdre le lecteur: les différents points de vue d’une même scènes se juxtaposent, sont rabâchés, l’humour danse avec la cruauté, et une grande poésie enveloppe tout cela.
Parfois, un des protagoniste a une prise de conscience, prend du recul face à ce rythme fou, pour au final replonger de plus belle dans des méandres hagards et médusés. 

« J’ai envie de me raser le crâne. Le bruit et le vent de la ville se sont empêtrés dans ma chevelure. Chaque jour, je peigne les infos, j’applique du gel dessus. Mes cheveux… sont comme des antennes. Et je voudrais me détendre, ne pas penser aux arbres qui sont abattus, à cette guerre sans fin jamais commencée, aux brutes qui terrorisent ma ville. En fait, j’ai peur que la douleur dans ma tête ne se répète. »

La ville en fuite est un roman vertigineux qui a la particularité d’être rempli de sensations; odorantes, tactiles, sonores. Autant de stimulis narratifs enveloppants qui font de ce premier roman de Jean-Chat Tekgyozyan une lecture immersive à découvrir.

« –Avez-vous déjà eu des pensées suicidaires?
-Jamais. Je vois le suicide comme la fuite d’une réalité vers une autre qui serait presque la même qu’ici. Un de mes amis dit qu’il vit dans une ville en fuite. On pourrait dire alors que les villes aussi peuvent se suicider. 
»

 Jean-Chat Tekgyozyan la ville en fuite

Éditons Belleville
Traduit de l’arménien par Mariam Khatlamajyan
165 pages
Caroline

À propos Caroline

Caroline
Chroniqueuse

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