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Jérôme Baccelli- Carrières de Sable

Le désert, vaste étendue désolée et aride où l’homme a du mal à survivre, composé de milliards et de milliards de grains de sable qui glissent entre les doigts et sur le fil du temps.

Francis Plan, consultant chez Anton Brothers à la place convoitée et confortable, mène une existence sans remous au sein de son bureau paysager impersonnel. Mais voilà qu’un beau jour il disparait, suite à la perte de son précieux téléphone sans lequel il ne peut suivre le cours de son entreprise comme il le souhaite. Si sa femme, trouvée elle-même sur le net, ne l’avait pas déclaré disparu, personne ne s’en serait rendu compte puisque les collègues avec qui Francis Plan travaillait pourtant quotidiennement sont incapables de pouvoir affirmer quand ils l’ont vu pour la dernière fois, au coeur de l’open-space immense où chacun est rivé sur son propre horizon se limitant à quelques pouces d’écran.
Est-ce un kidnapping? Un suicide? Une retraite voulue et anticipée pour s’échapper de cette étendue froide et impersonnelle qu’est devenue la société évoluée? Ou bien est-ce Francis Plan ne s’est-il pas  tout bonnement pas déminéralisé, avalé par l’océan de bitcoin, bouffé par une routine virtuelle qui a perdu tout son sens?

De cette subite évaporation commence une traque menée par le juge d’instruction Francis Kiu, ancien de la brigade anti-terroriste, qui découvre peu à peu les rouages d’une immense machine qui s’apprête à engloutir la civilisation telle qu’on la connait entre ses mâchoires fictives.
Dans ce polar qui nous conte un futur proche, où l’Humanité s’engouffre dans une totale désidentification globale et où les pixels ont écrasé le support concret et palpable du papier, le narrateur parle d’un quotidien aseptisé où l’identité et le passé d’une personne tient à une ligne de code. Et lorsqu’un bug surgit, mené par un mouvement terroriste d’une ampleur mondiale et en croissance grandissante, une existence peut se voir effacée de tous les registres, comme si la personne de chair et de sang n’avait jamais existé, comme si son enveloppe charnelle n’était pas une preuve tangible de son appartenance à la réalité.

“Les jours suivant j’épluchais les photos que j’avais rassemblées sur le banquier, ici sous le jersey collant d’une amicale de cyclistes dominicaux, là entonnant l’hymne national dans la clameur d’un stade. Peut-être faisait-il de même sur Google, auquel il semblait encore avoir accès. Qui est celui qui chaque matin doit se convaincre qu’il n’est pas le fruit de sa seule imagination? Un sage peut-être.”

Jérôme Baccelli, de sa plume à l’accent poétique métaphorique, nous conte un lendemain fait de déshumanisation et de violence, où l’être humain s’est auto-réduit à une vie portée sur le virtuel et non sur la réalité. Il raconte avec un détachement qui fait frissonner par sa probabilité de la volatilisation du Moi au profit d’une carrière florissante, de l’esprit d’entreprenariat et d’appartenance à un groupe sans visage.

Dans ce roman contemporain, l’Homme a fait tabula rasa de tout son héritage en détruisant les monuments historiques les plus emblématiques, ces lieux aux symboliques si fortes, métaphores de la disparition de l’héritage culturel, du patrimoine global et personnel.
Perte de repère physique, perte d’identité, le glas semble sonner entre les lignes de Carrières de Sable. L’Humanité s’effrite et s’écroule, aussi surement que chaque individu se perd dans la masse de l’anonymat. Le stress lui-même prend l’aspect du sable, collant à la peau comme de la suie noire et brillante. En effet, dans ce monde qui tend à pousser la dématérialisation à son paroxysme, le grand mal de notre société prend alors forme, un sentiment suinte par les pores et semble chuchoter à l’oreille du narrateur: “Souviens toi que tu es poussière et tu retourneras à la poussière”. Littéralement parlant.

“Plan, et tous ceux qui le suivirent ou l’avaient précédé, étaient au fond tous les mêmes; des êtres à la fois terre-à-terre et liturgiques, médiocres et grandioses, attirés par le néant, tombés dans l’un de ces sink holes qui fascinaient tant l’opinion; des victimes de la diaspora (mot qui signifie littéralement “dispersion des graines en terre stérile”), c’est-à-dire non plus des individus faits de chair et d’os mais bel et bien des sols érodés, dont le stress était comme le mien devenu palpable, solide: de la suie, une poussière échappée de la croûte gypseuse de notre individu (…) appauvri par la désertification spirituelle: un limon stresseux.”

Pour moi qui ne suis habituellement pas friande de roman traitant du monde de la finance, du capitalisme et du terrorisme, j’ai été happée par la syntaxe de l’auteur et par son histoire qui fait tristement écho à notre propre époque. Quand le terrorisme semble se flouter et devenir révolution et solution à des hommes qui ont atteint le sommet de leur carrière, quand une vie peut se voir balayer par l’effacement d’une base de donnée, une ligne de code erronée comme par le fil d’une lame, voilà une esquisse pré-apocalyptique qui change de ce que l’on peut voir habituellement et qui marque d’autant plus.

Une fois encore, le Nouvel Attila publie une oeuvre de qualité pleine de profondeur, une plongée en apnée dans les eaux froides et glaçantes du virtuel-roi, et où l’on est tenu en haleine tout au long du texte.
Bref, Jérôme Baccelli a écrit avec génie un livre qui personnifie l’impersonnel.

“C’était peut-être lui, c’était peut-être eux dont nous parlait Bashung, ces voleurs d’amphores au fond des criques; lui, eux, qui s’élançaient au bout d’un élastique depuis le bord d’un aqueduc dans l’espoir de se délester de la portion la plus obscure de leur conscience, eux qui a dessein laissaient l’empreinte de leurs suées d’août le long des murs laqués d’une discothèque madrilène.”

 

jerôme baccelli carrières de sable image

Editions Le Nouvel Attila 
144 pages
Caroline

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Chroniqueuse

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