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Neel Mukherjee – La vie des autres

Quatre ans après Le passé continue, Neel Mukherjee revient avec un roman dense et ambitieux : La vie des autres, et nous surprend une nouvelle fois par sa capacité à nous mêler progressivement au destin de ses personnages. Il écrit comme on tisse une toile et on s’y laisse prendre.

Tel un prisme, La vie des autres nous permet de poser un regard multiple sur la société bengalie et les mouvements insurrectionnels qui l’ébranlent au cours des années soixante. C’est ainsi que l’auteur nous plonge au beau milieu d’un peuple divisé par les inégalités et les injustices, et d’une famille gangrenée par les rancœurs et les non-dits : celle des Gosh.

Des patriarches, Prafullanath et Charubala, à leurs petits-enfants, trois générations vivent sous le même toit. Au fil des aspirations avortées, des mariages arrangés, des drames et de la déroute de l’entreprise familiale, animosité et jalousie se sont infiltrés chez les Gosh.
Entre les fils qui ont hérités des affaires paternels et les belles-filles contraintes par des traditions ancestrales ; entre Chaya, vieille fille, et Purba, jeune veuve très vite rappelée à l’infériorité de sa caste ; entre Sona, happé par les mathématiques pour mieux se protéger du monde extérieur, et Suranjan qui se réfugie dans la drogue, chaque étage a son lot de vicissitudes.
Et au milieu, Madan qui, au service de la famille depuis toujours, est devenu indispensable aux rouages interne de la vie domestique.

« Dehors », paysans et mendiants subissent leurs conditions de vie sans grand espoir d’un avenir meilleur face aux abus de pouvoir des propriétaires terriens et de l’État. L’histoire de Nitai et de sa famille, en prologue, annonce la couleur. Fil rouge parmi d’autres, il dit le point de non retour auquel la misère amène quand on n’a plus rien à quoi se raccrocher, quand l’injustice assène ses coups jour après jour et que la police et les lois sont à la solde de ceux qui ont les moyens de payer.

Alors il leur faut choisir « soit être étouffés par le monde en un rien de temps, soit s’emparer de ce monde pour lui reprendre ce qui leur revenait »

Si Supratik, l’aînée des petit-fils Gosh, n’a pas connu la pauvreté, il n’est pas moins convaincu de la nécessité de changer le cours des choses : « change toi si tu veux changer le monde ». Telle est la devise qui le pousse à aller vivre parmi les paysans, à se frotter à la rudesse de « la vie des autres » et à mener des actions plus radicales aux cotés des rebelles maoïstes.

Tout au long du roman, le quotidien de la famille Gosh alterne avec celui de Supratik que l’on suit au rythme des opérations menées dans les villages. On décèle dans ses notes, la colère et les certitudes comme la peur et les doutes qui l’assaillent tour à tour car « entre le militant par idéalisme né des livres, des conversations, de la fougue de la jeunesse et celui qui a vécu les injustices que la vie te balance en pleine gueule, il y a un fossé. »

Deux histoires se côtoient donc, chacune renvoyant à la vie des autres. Les ruraux et les citadins, ceux qui se couchent le ventre vide et ceux qui dorment le ventre plein, ceux qui vivent dans une maison en dur et ceux qui vivent dans des mansardes soumises aux caprices du ciel. Clairement, les préoccupations des uns et des autres ne sont pas les mêmes, mais y en a t-ils des moins légitimes que les autres ? Peut-on comparer « la valeur des siens à la vie des autres » ? Faut-il laisser les plus faibles à leur sort sous prétexte de protéger les siens avant tout ?

« Si tu ressens tant de bonté et de sympathie pour les malheureux, pourquoi ne regardes-tu pas plutôt autour de toi au lieu de partir t’engager dans des actions politiques et te mettre en danger aux côtés de paysans et de gueux?
(…)
Si on ne sait pas s’occuper des siens, on ne sait pas plus s’occuper des autres.
(…)
Supratik s’interroge sur cette coïncidence (…) Pourquoi pensent-elles la même chose ? Homogénéité classique du lavage de cerveau petit-bourgeois ? Sinon comment expliquer le sens de ce calcul invariable entre la valeur des siens par rapport à la vie des autres ? »

Neel Mukherjee dresse le portrait de ses personnages par petites touches et – alors que passé et présent s’entremêlent – la place de chacun, leurs attentes et leurs parcours se dessinent plus précisément. Que ce soit au sein de la société bengalie ou de la famille Gosh, qui tente de préserver une réputation mainte fois mise à mal, les fractures sont profondes. Finalement, à des échelles différentes, chacun est enfermé dans son propre monde et dans ses propres malheurs.

« Quand j’habitais à la maison et que je pensais aux villages, pour moi, le Bengale rural, c’était le « monde extérieur » ou même le monde réel. Mais maintenant, loin de la maison, Calcutta et n’importe où ailleurs, même les autres villages dans une autre partie du Bengale rural, c’est le « monde extérieur ». Est-ce que ça ne veut pas dire alors que le centre du monde, c’est là où on se trouve ? Que c’est ça, la définition précise et exacte de l’égocentrisme ? Qu’on ne peut échapper à son moi intérieur ? »

« Il fut de nouveau frappé de plein fouet par l’idée que tous ces propos sur le « monde extérieur » finalement ne faisaient que tourner autour d’un seul et même sujet: ce que « les autre »s pensent de votre vie. »

La mosaïque de personnages qui alimente ce roman permet de mettre en exergue les conflits entre générations et classes sociales et de poser un regard distancié sur le « monde extérieur », tout en nous faisant pénétrer dans l’intimité des protagonistes. Comme toute mosaïque, il n’y a d’abord qu’une masse de points colorés avant qu’une image plus nette se précise. Une fois les présentations faites et le décor posé, une fois restitué la place et le statut social de chacun, on peut apprécier l’ampleur du roman qui se construit sous nos yeux, à force de détails. L’équilibre déjà fragile qui régit la vie de ses personnages finit toujours par se briser, mais à quel moment tout bascule ?

La vie des autres N. Mukherjee - PiranhaÉditions Piranha, 2016
550 pages
traduit de l’anglais (Inde) par Simone Manceau

Pauline

À propos Pauline

Chroniqueuse

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