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été 2017 - LOU DARSAN

Pete Fromm et Valerio Varesi — l’été indolent.

Prendre le temps d’emporter dans ses bagages ou sous le bras quelques livres que l’on voudrait lire à l’ombre, des livres qui nous font entrer dans un rythme autre — celui de la marche, de l’attente, le corps détendu et l’œil aux aguets. La pêche dans les barrages de castors, les filatures le long de rues sinueuses et de quais déserts. Pete Fromm et Valerio Varesi construisent doucement les paysages et les ambiances. Leurs livres expriment une force et une puissance sourdes pareilles à celles des cours d’eau qui les traversent et les imprègnent. Tous deux campent avec beaucoup de justesse des portraits d’hommes, de rivières et de fleuves, de courants souterrains qui irriguent les terres et influent sur les relations humaines. Quatre livres, donc, pour deux auteurs. Réunir l’homme des lacs et celui de la plaine, le Montana et l’Emilie-Romagne, en les envisageant dans leur rapport au temps, et en repensant le nôtre.

Pete Fromm — Avant la nuit & Chinook

 

Chinook, Avant la nuit, Pete Fromm, Gallmeister

« Étrangement, je repensai soudain à ces hommes, dans ma ville natale, quand j’étais si jeune, qui traçaient de sinistres cercles noirs sur les troncs des ormes qui semblaient encore en pleine santé et qui pourtant étaient déjà pour ainsi dire morts. Ces cercles n’avaient eu aucune utilité. […]

Mais serrant Monica dans mes bras au milieu de la nuit, à des années et des années d’aujourd’hui, […] je sentirais son souffle paisible dans mon cou et je continuerais de m’imaginer en train de badigeonner des cercles noirs autour de notre petite famille. »

Avant la nuit et Chinook sont deux recueils de nouvelles qui explorent des moments de tension, de cristallisation, autour d’un instant en retrait ou d’un bouleversement. Ils esquissent le portrait d’êtres faillibles, souvent pris dans l’engrenage de leur fuite en avant. Des hommes qui kidnappent leur fils ou traversent le désert pour leur apprendre à pêcher, qui deviennent les héros involontaires de faits divers, qui ont peur de perdre leur famille, qui la quittent, des hommes et des femmes en transit ou qui n’osent affronter ni le regard de leurs proches ni leurs craintes et le vide qui se creuse en eux ou le vent qui souffle sur leur vie. Il y a dans ces départs, ces déclics, ces vies en pointillés qui émaillent Chinook, quelque chose de Fugitives d’Alice Munro, en particulier dans la nouvelle éponyme du recueil de Pete Fromm qui, sans être la plus troublante, est certainement l’une des plus bouleversantes.

« Le feu redoubla d’intensité. L’écorce fut dévorée et disparut et Marty resta un assez long moment sans plus dire un mot. De la vapeur commençait à s’élever de leurs pantalons. Ils se tournèrent, dos au feu, et se séchèrent l’arrière-train. Marty dit en riant qu’ils auraient dû se faire embrocher. Il jeta un coup d’œil vers John, qui lui rendit son regard avec un sourire. Comme la plupart des gens, Marty avait l’habitude de parler. Même ici, dans ce coin reculé, seul avec son frère, il continuait de parler. »

Avant la nuit, quant à lui, prétexte des parties de pêche à la mouche, pour rassembler deux personnes et contempler, lors d’un moment de calme, de quasi-méditation, la complexité, l’intensité, la fragilité ou la force de leurs relations, de leurs joies et de leurs blessures. Ces heures rares et précieuses où dans le calme des étangs, chacun se révèle, s’entrouvre, alors que le temps et l’espace s’élargissent, que les gestes des lancers se font précis, les regards concentrés sur les remous de l’eau et les lignes tendues, et que quelques mots brisent le silence et révèlent la profondeur de personnes ordinaires, surprises dans leur intimité.

Tous les livres de Pete Fromm, ancien ranger et écrivain talentueux, sont publiés par les éditions Gallmeister.

A lire aussi, sur Un Dernier Livre, les chroniques de Indian Creek et Lucy in the sky .

 

Valerio Varesi — Le fleuve des brumes & La pension de la via Saffi.

 

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« Une eau fine glissait doucement du ciel. On apercevait avec difficulté le réverbère du cercle nautique à travers les gouttes qui tombaient, en dansant, sur la digue principale du fleuve : rien d’autre qu’un fanal pour les chalands des sableurs qui naviguaient dans le noir, de mémoire.

“ Quelle vilaine eau, dit Vernizzi.

— Du genre à durer ”, lui répondit Torelli sans regarder. »

Crachin, dialogues laconiques et copeaux de parmesan, échanges de regards entre hommes qui parlent peu, reflet de la pluie sur les trottoirs. Le bruit des pas, qui étrangement rappelle les jeux d’ombres de Vienne dans Le Troisième Homme. La brume qui recouvre, lentement, les paysages. La plaine du Pô, les rues de la vieille Parme, et un commissaire, cigare au coin des lèvres, qui avance à pas sûrs et prudents. Valerio Varesi interroge le temps qui efface et la remontée des souvenirs.

Les luttes, rouge et brun. Les camarades qui vieillissent et prospèrent, ceux qui espèrent oublier, qui cachent et se taisent. Fascistes, partisans et vengeance froide le long du Pô, brigades rouges, étudiants et faiseuses d’anges dans une Parme dont la forme change. Une péniche à la dérive, la montée lente et inexorable des eaux, l’attente de la décrue, l’enquête au rythme du gonflement des eaux. Qui emporte et charrie — corps, clandestins, passé trouble. — La brume, toujours. Les errances. Un enterrement rouge, un cercueil qui défile dans l’ancien quartier communiste, les drapeaux rouges et noirs, un militant devenu constructeur. La compromission. Les pots-de-vin, l’immobilier, les cafés pakistanais qui remplacent les commerces fermés. Les vieux, qui se taisent.

« Maintenant, c’était à lui d’être pressé. Il voulait voir, s’enfoncer jusqu’à la moelle et redessiner la géographie de ce quartier où il avait été heureux et où il n’avait plus voulu revenir. Il retrouva avec plaisir le barbier Bettati, borgo del Naviglio. Sa boutique n’avait pas changé : le rideau métallique à larges mailles laissait entrevoir la même porte de fer et sa poignée ornée, les lavabos jaunis, les fauteuils à pédales pour les relever et les chaises paillées. Avait-il toujours, dans son cagibi, le cheval à bascule pour les enfants et les calendriers avec les danseuses nues pour les adultes ? »

L’on arpente Le fleuve des brumes & La pension de la via Saffi comme une ombre, entre les lignes et dans le décor humide, confrontés sans cesse au passé qui resurgit, qui étend ses filaments sur les vies présentes. Les romans policiers de Valerio Varesi immergent et entraînent le lecteur dans leurs eaux troubles leurs ambiances lentes, intimes, leurs méandres et leur paysage mental — l’on voudrait ne pas les quitter, y revenir encore, puiser dans cette mélancolie particulière et ce brouillard pour les inscrire dans sa mémoire.

A lire aussi, sur Un Dernier Livre, la chronique du Fleuve des Brumes par Hédia.

 

Avant la nuit, Pete Fromm, traduit de l’anglais (américain) par Denis Lagae-Devoldère. Editions Gallmeister, 2010 .

Chinook, Pete Fromm, traduit de l’anglais (américain) par Marc Amfreville. Editions Gallmeister, 2011.

Le fleuve des brumes, Valerio Varesi, traduit de l’italien par Sarah Amrani. Editions Agullo, 2016.

La pension de la via Saffi, Valerio Varesi, traduit de l’italien par Florence Rigollet. Editions Agullo, 2017.

Lou.

Photo de couverture : Lou Darsan.

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