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Raluca Antonescu Inflorescence couverture

Raluca Antonescu – Inflorescence

« Elle ressentit alors une nécessité. Quelque chose qui se nourrissait de tant d’éléments disparates, qu’elle ne put les démêler tous distinctement. Elle pensa à une inflorescence, un petit élément indissociable d’un tout, et nécessaire à l’enchevêtrement de l’ensemble. »

Tout commence en plein cœur du Jura, au début du siècle dernier. Une bouche ouverte donne sur les entrailles de la Terre, une cavité verticale dans laquelle on balance tout ce que l’on souhaite oublier et qui porte le nom de Gouffre du Diable. Au bord de celui-ci, une femme prie pour être débarrassée du fœtus prennant racine dans son ventre. Un enfant, encore. Un de plus. Un de trop.
En 2007, en Suisse, vit l’arrière-petite-fille de cet enfant qui naitra tout de même, et qui survivra sous le prénom d’Aloïse. 

Inflorescence, roman de Raluca Antonescu, va dégager les bribes de vies de quatre générations de femmes, au travers du prisme organique de la nature et de leur rapport à celle-ci.

Il y a donc Aloïse, enfant presque sauvage, plus habituée à battre la campagne et à se cacher dans la forêt que recevoir caresses et affection. Puis, dans le désordre chronologique, on découvre Catherine, une femme expatriée en Argentine et qui passe son temps à replanter inexorablement les arbres coupés et brulés, mutilés par la déforestation mondialiste. Cachée dans sa pépinière et drapée d’un militantisme farouche, elle cultive aussi bien les graines de Cèdres de Patagonie que celles, plus amères, de son passé. 

Vivian est une jeune femme qui erre dans sa propre existence, abasourdie par un travail dénoué de sens et surtout par le deuil récent de sa mère. Son ancrage et son retour à la vie vont se faire petit à petit, au travers de nouveaux liens qu’elle tisse avec son beau-père, dans l’humble intimité d’un jardin ouvrier. 

« Julian n’avait jamais osé les compter, mais elles étaient tristement nombreuses ses âmes liées à l’arbre. En face du Maiten se dressait un panneau qui affichait le nombre d’arbres plantés. À ce jour, plus de deux millions de plantations. Face-à-face, comme si sa seule réponse à la mort était le nombre croissant de troncs qui se dressaient et de racines qui creusaient et toujours plus loin en avant. Voilà son armée, se dit-il. »

« Le fauteuil dans le jardin de mon beau-père grince lorsque je bouge. Ce qui m’oblige à rester le plus immobile possible, le grincement étant comme un rappel de mouvements inutiles. Françoise s’affaire autour de moi. Un tourbillon qui coupe, arrache, cisaille, creuse, tasse, enfonce, redresse, attache. Et moi, à part vaguement observer ses gestes, je ne fais rien. Je suis comme une de ses plantes, une vie immobile qui se laisse agiter par les éléments extérieurs.
L’ennui est un état très confortable. »

Enfin vient Amalia, qui se heurte à toute cette profusion de fleurs et d’arbres, de racines et de branches qui veulent s’étendre à tout prix. Pour cette dernière, le bonheur se cache dans la propreté sans âme d’un lotissement à l’américaine, où les plantations sont réglementées au millimètre prêt. Comme traumatisée par une enfance marquée par la décomposition du vivant, elle entretient maintenant un rapport aseptisé avec la nature. Végétaux, animaux, insectes, elle les considère tous comme des nuisibles, menaçant sa perfection de papier glacé.

Raluca Antonescu part d’un rameau commun, celui d’une seule et même famille, pour en étendre des ramifications aux figures féminines. Sur une période couvrant presque un siècle, elle y déploie de fragiles bourgeons, des tiges abimées qui n’ont besoin que de l’aide d’un tuteur (ou d’une tutrice), des fleurs fanées et étouffées sous une pellicule de cire censée les faire briller, ou encore des épines cassantes et fatiguées. De cette racine commune nait un fil de vie qui s’épanche jusqu’à aujourd’hui, et c’est un herbier organique qui se déploie alors. 

Dans Inflorescence, on découvre avec beaucoup de pudeur des femmes face à leur propre reflet, matérialisé par leur rapport à la nature, et plus précisément à leur jardin. Qu’elles le cultivent, y voient un abri, une raison de continuer à exister ou bien l’écho de leurs angoisses, toutes sont amenées à s’y confronter. Il s’agit pour la plupart d’une reconstruction intérieure, qui prend forme de manière palpable entre leurs mains : elles plantent alors l’avenir pour soigner le passé.
Ces jardins, qu’ils soient de gigantesques forêts ou bien d’ordinaire bouts de pelouse, semblent aussi bien cultiver leur rapport à leur esprit qu’à leur corps : elles l’oublient volontairement, le cachent par habitude, finissent par se l’approprier. 

Inflorescence mêle le féminin à la nature, sans néanmoins tomber dans des raccourcis poussiéreux. Raluca Antonescu y déroule l’histoire d’une famille au travers de ses figures féminines, maternelles ou non, en remontant le cours d’un héritage transmis de génération en génération. L’écho initial rejaillit par intermittence, porté par les bagages émotionnels, avec leurs traumas et leurs souvenirs plus lumineux. En cédant la place à notre imagination grâce à un paysage laissé accidenté, encore en plein et en creux, l’autrice nous invite à y cultiver notre propre espace, comme pour perpétuer une floraison initiée entre ces pages.

 « Il faut des personnes pour se battre, des personnes pour réparer et des personnes pour se souvenir. »

Raluca Antonescu Inflorescence

Éditions La Baconnière
268 pages
Caroline

À propos Caroline

Chroniqueuse

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