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Richard Krawiec – Paria

Stewie essaye de se souvenir. Il n’est plus tellement sûr de pouvoir faire confiance à sa mémoire. Que s’est-il passé, exactement, le jour où sa petite amie, Masha, a été sauvagement agressée dans un placard situé au le sous-sol du lycée ? Voilà le point de départ de Paria, le nouveau roman de Richard Krawiec.

Alors Stewie passe en revue les jours précédents l’agression. Il déroule les fils, essaye d’expliquer les choses, en s’appuyant sur la sociologie de la ville dont il est devenu, bien des années plus tard, le Maire. Car cette localité, non loin de Boston soupçonne-t-on, est le terrain d’affrontements réguliers entre les minorités, les unes essayant d’asservir les autres afin de ne pas être à la place, peu enviable, du paria. Dans le Village, là où sont regroupés « les autres », on trouve les Noirs et les Polaks, des immigrés qu’on est bien heureux de laisser là, à croupir dans leur misère, sans oser leur tendre la main. C’est de cette communauté polonaise que Masha est issue, et c’est de celle voisine, les Noirs, dont est issu Emmett, son agresseur présumé.

“D’après le dictionnaire, le paria est un marginal, une personne d’une catégorie sociale déconsidérée ou méprisée, de basse extraction ou de piètre qualité. A l’origine, ce terme renvoie aux membres d’une caste “inférieure” du Sud de l’Inde qui, à en croire les premières archives écrites, étaient jugés plus malfaisantes encore que le Diable.”

Le racisme ambiant n’est pas caché un seul instant. L’exclusion est la norme. Les conversations sont ouvertement méprisantes envers les immigrés. La plume star du journal local en appelle même à venir régler le compte de ces étrangers qui manquent de savoir vivre. Un paria est moins qu’un être humain, alors pourquoi prendre des gants quand il s’agit de les désigner ?

Dans toute cette nasse nauséabonde, Stewie tente de garder la tête haute. Son amour pour Masha l’amène à se promener, main dans la main, avec elle, dans le Village. Son amour lui vaut également les moqueries de ses seuls amis, Doyle et Murphy, deux petites frappes sans avenir ni cerveau, que Stewie fréquente uniquement pour ne pas se sentir seul. Doyle et Murphy, deux camés qui seront, eux aussi, mêlés au meurtre de Masha.

Mais les parias ne sont pas seulement les immigrés qu’on laisse pourrir dans leur coin. C’est aussi l’adolescent exclu du cercle, celui dont on se moque, qu’on condamne dès qu’il ouvre la bouche, qu’on frappe, qu’on insulte, qu’on rejette. Pour ne pas être ce paria, l’adolescent doit trouver un de ses congénères à humilier, histoire qu’il y ait toujours quelqu’un d’inférieur. C’est la loi de la jungle.

« Qu’est-ce qu’un adolescent ? Un chien en quête d’une meute, laquelle de son côté cherche une victime, un solitaire, un paria. Une personne isolée, lâchée par le troupeau. Les adolescents vivent dans la peur d’être les prochains exclus. Le meilleur moyen d’assurer sa propre sécurité, le meilleur vaccin, c’est de pousser quelqu’un vers la sortie. De se moquer de son physique, de sa race, de ses vêtements, de sa peau, de son odeur, de… de continuer à hurler jusqu’à ce que tous les yeux se soient tournés vers la victime désignée, celle qui n’est pas à sa place. »

Paria n’a rien à voir avec le rêve américain. Il fait partie de ces romans réalistes où le racisme et la violence se côtoient devant l’indifférence de chaque personnage. Voici l’Humain, le vrai, nu et sans vertu. Voici l’Homme qui ne pense qu’à sauver sa peau, à se hisser le plus haut possible au mépris de ses semblables. Et tant pis pour les victimes collatérales. Tant pis pour ce pauvre Emmett, ce merveilleux coupable tout désigné – à cause des rumeurs et de sa couleur de peau. Tant pis pour Masha, ce merveilleuse victime toute désignée – à cause des rumeurs et de son appartenance à la mauvaise communauté. En un sens, on est tous le paria de quelqu’un d’autre.

Les Etats-Unis de Richard Krawiec sont très loin d’être le pays merveilleux de tous les possibles (on l’a déjà vu dans Vulnérables, paru en 2017 et chroniqué ici). Non, l’auteur déconstruit le mythe, enlève les étoiles qui sont autant de mirages, et montre la nuit, la marge, la folie et le sang.

PS : On notera la très belle préface de Hervé Le Corre en guise d’introduction à ce livre puissant et bouleversant, qui insiste, à raison, sur l’empathie de Richard Krawiec envers ses personnages cabossés, et l’amour qui, malgré toute la violence qui les entoure, semble être leur seul moteur.

Alexandre

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Richard Krawiec

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé

éditions Tusitala

220 pages – 2020

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Chroniqueur

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